Actualité de Thérèse de Lisieux

Qu’on l’appelle Thérèse Martin, sainte Thérèse de l’Enfant-Jésus, Thérèse de Lisieux, la petite Thérèse, on parle toujours de la même personne. C’est la sainte des petits pas, des recommencements, l’enfant chéri du monde et de l’Église. "L'âme de Thérèse de Lisieux est une petite fille qui tire Dieu par la manche", écrit Christian Bobin dans Les ruines du ciel. Peu de temps avant sa mort le 30 septembre 1897, à l’âge de 24 ans, elle avait prophétisé : « Vous verrez, tout le monde m’aimera ». Le temps lui a donné raison, surtout lorsqu’on voit l’immense succès de la pérégrination de ses reliques à travers le monde. J’en fus témoin au Québec pendant un mois à l’automne 2001. Elle qui voulait passer son ciel à faire du bien sur la terre et jeter une pluie de roses après sa mort tient promesse.  

On peut se poser la question : Comment se fait-il que Thérèse de Lisieux est aussi populaire aujourd'hui ? Pourtant, elle n’a rien fait d’extraordinaire, sauf aimer. Mère Teresa disait de sa patronne : « Elle a fait des choses ordinaires avec un amour extraordinaire ». (Lire J'ai soif. De la petite thérèse à Mère Teresa). Les gens ordinaires se reconnaissent en elle. Son itinéraire spirituel, à la fois simple et profond, peut se résumer en deux mots : vivre d’amour.

Thérèse toujours vivante

Thérèse s’est surtout fait connaître par son Histoire d’une âme, best-seller religieux du XXe siècle, traduit en plus d’une soixantaine de langues. Vous pouvez le lire en ligne sur le site très complet des archives du Carmel de Lisieux. Ce livre a marqué des gens aussi différents que Bernanos, Piaf, Guitton, Kolbe, Van, Marthe Robin. Le cinéaste Alain Cavalier a remporté la Palme d’Or au Festival de Cannes en 1986 avec son film Thérèse.

J’ai consacré sept livres à cette jeune docteure de l’Église, dont le récent Dix attitudes intérieures. La spiritualité de Thérèse de Lisieux (Novalis-Cerf). Il y a des centaines d’ouvrages sur sa vie et son œuvre, des dizaines d’interprétations de ses poèmes, des pièces de théâtre. Elle est souvent là où l’on ne l’attend pas, prenant des chemins inattendus. Je retiens, entre autres, l’album de Natasha St-Pier, sur une musique de Grégoire, « Thérèse, Vivre d’amour », et la pièce Sainte Thérèse de Lisieux. Histoire d’une âme, écrite et mise en scène par Michel Pascal, jouée magnifiquement par Eva Hernandez.

L’album Vivre d’amour

C’est un projet audacieux que cet album spirituel, une rencontre inusitée entre la musique moderne de Grégoire et des textes écrits à la fin du XIXe siècle par Thèrèse. Un album de grande qualité au son clair avec des mélodies qui servent bien les poèmes de Thérèse. On a changé quelques mots, mais très peu. Les voix s'harmonisent bien entre elles. Il y Natasha St-Pier, bien sûr, mais aussi Anggun, Sonia Lacen, les Stentors. Le comédien Michaël Lonsdale et Mgr di Falco lisent deux poèmes de Thérèse à la fin. J’ai particulièrement aimé Ma seule paix avec Natascha St-Pier et Grégory Turpin. Un duo très inspirant.

Cet album a une portée universelle, non seulement par le don de soi qu’il évoque, mais aussi parce qu’on y retrouve des artistes de toutes confessions, la catholique Natacha St Pier, Elisa Tovati, de confession juive, et la musulmane Sonia Lacen. L'album figure parmi les meilleures ventes en France. Il a été certifié disque platine quelques semanes seulement après sa sortie, (100 000 albums), mais c'est la petite Thérèse qui sort grande gagnante. On peut entendre presque toutes les pièces sur YouTube. Il y a aussi deux vidéos de chansons, moins bien réussies selon moi, trop en décalage avec l’univers thérésien. Ce succès sera international, déjà des chansons sont traduites en plusieurs langues et il y a aura aussi une grande tournée.

Pièce de théâtre

Dans un autre registre, il y a aussi le succès de la pièce Sainte Thérèse de Lisieux. Histoire d’une âme, jouée un peu partout, dont à l’Oratoire Saint-Joseph de Montréal le 14 juin 2013. La comédienne Eva Hernandez, lauréate du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique en France, nous accroche dès les premiers mots : « Je vous attendais… » C’est un monologue d’une heure écrit et réalisé par Michel Pascal qui s’inspire assez librement des écrits de la carmélite. Eva Hernandez ne joue pas Thérèse, elle se laisse jouer par elle, habitée par sa joie et sa souffrance. J’ai trouvé cette même grâce de transfiguration et d’intériorité chez Marie Tifo qui devient Marie de l’Incarnation dans la pièce de théâtre La Déraison d’amour et le film Folle de Dieu. Voilà deux grandes performances d’actrices qui se donnent corps et âme dans une même expérience de foi et d’amour. Nous sommes conviés à l’absolu de l’amour divin vécu par deux femmes de désir qui ont marqué leur siècle.

Eva Hernandez s’abandonne à la musique intérieure de la jeune sainte. Elle évoque avec brio des personnages, drôles et émouvants, qui gravitent autour de Thérèse comme son père, le pape, le médecin, ses sœurs. Cette pièce, comme tout livre sur la jeune carmélite, est un merveilleux prétexte pour mieux la connaître et revenir à l’essentiel : ses écrits, sa « petite voie » de confiance et d’amour. La pièce a été jouée au Carmel de Lisieux en 2011, diffusée chez KTO, on peut la voir en cliquant ici.

Rappel de la vie Thérèse

Thérèse Martin naît à Alençon le 2 janvier 1873. Malade, elle quitte la maison pour être mise en nourrice et revient seize mois plus tard. Sa mère meurt lorsqu’elle a quatre ans. Deux de ses sœurs aînées vont entrer au carmel de Lisieux. Ses séparations la rendent très malade. Elle est guérie par le sourire de la Vierge Marie en 1883. À Noël 1886, elle vit ce qu’elle appelle sa « conversion ». Par la suite, ellle prie pour le repentir du meurtrier Pranzini, afin d’étancher la soif de Jésus. Sa rencontre avec le pape Léon XIII montre sa détermination d’entrer au carmel de Lisieux, ce qu’elle fera à quinze ans. Elle découvre et approfondit une petite voie de sainteté pour tous au cœur même du quotidien et de nos blessures. Elle ne se complaît pas dans la souffrance; c’est l’amour seul qui l’intéresse, surtout durant sa terrible nuit de la foi les dix-huit derniers mois de sa vie. Elle écrit : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ».

La vie de Thérèse est traversée de bord en bord par l’amour qui se manifeste non pas dans les extases et les grandes mortifications, mais dans les petites choses du quotidien. Elle découvre une «petite voie» qui lui permet non pas de gravir la montagne de la perfection, mais de prendre l’ascenseur de l’amour que sont les bras de Jésus. Elle ne peut craindre un Dieu qui s’est fait si petit. Elle s’abandonne en Dieu comme un enfant s’endort dans les bras de son père. Il n’y a aucun mérite, aucun effort, aucun moyen extraordinaire, seulement l’abandon. L’objet de son amour est Jésus. Elle lui parle comme à un ami. C’est lui qui aime en elle. En septembre 1896, elle s’écrie, comme si ses paroles étaient brûlées de l’intérieur: «Ô Jésus, mon Amour... ma Vocation, enfin je l’ai trouvée, MA VOCATION, C’EST L’AMOUR!... Dans le Cœur de l’Église, ma Mère, je serai l’AMOUR... ainsi je serai tout... ainsi mon rêve sera réalisé». C’est la plus belle définition que Thérèse donne d’elle-même: être l’amour. Voilà le cœur de sa vie et de son message.

Alors qu’une cinquantaine de personnes seulement sont présentes à son inhumation au cimetière de Lisieux le 4 octobre 1897, 500 000 assisteront à sa canonisation à Rome le 17 mai 1925. Elle sera déclarée patronne des missions deux années plus tard, alors qu’elle n’a jamais quitté son cloître. Nommée patronne secondaire de la France en 1944, avec Jeanne d’Arc, Jean-Paul II la nomme 33e Docteur de l’Église le 19 octobre 1997. « Tout est grâce », avait-elle dit.

Pourquoi Thérèse aujourd’hui?

Sa mort précoce, ses écrits largement diffusés, sa petite voie de sainteté, ses nombreux prodiges après sa mort l’ont rendue célèbre. Mais cela n’explique pas son succès depuis un siècle. Voilà certes un signe de l’humour de Dieu qui bouleverse nos façons parfois trop adultes de penser la spiritualité et la théologie. «Ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort» (1 Corinthiens 1, 27).

Thérèse répond à cette aspiration fondamentale qu’est le désir d’aimer au-delà des frontières et des religions. Elle est l’une des nôtres, elle nous rapproche du Dieu d’amour et vient combler notre besoin de fête, d’harmonie, d’éternité. D’autres raisons peuvent aussi expliquer son attraction que je résume par ces mots : authenticité, enfance, simplicité, confiance, espérance, abandon et miséricorde.

L’authenticité. Sa vie toute simple est criante d’authenticité. C’est ce qui frappe lorsqu’on lit ses textes; ça sonne juste, malgré le décalage d’un siècle. On pressent que c’est vrai. On se retrouve en face d’un témoin qui parle d’expérience avec une grande liberté. Sa parole est vraie; elle libère. Si Thérèse est tellement appréciée, comme bien des mystiques, c’est parce qu’elle témoigne de son expérience. Ce qu’elle raconte, elle l’a vécu. «Je comprends et je sais par expérience "Que le Royaume de Dieu est au-dedans de nous" (Manuscrit A 83v).

L’enfance. Tout au long de sa vie brève, mais si dense, Thérèse a su garder son âme d’enfant. C’est ce qui charme le plus chez elle, cette sorte de fraîcheur d’être, d’énergie dans l’action, de pureté dans le regard, de sourire dans la vie, d’émerveillement face au moment présent. Elle reste neuve et intacte devant la vie qui comporte pourtant son lot de souffrances. Elle semble toujours prête à s’envoler. En ces temps si sérieux et tourmentés, où des jeunes et des adultes aigris s’inquiètent de l’avenir, Thérèse propose l’antidote de l’enfance, «rien que pour aujourd’hui».

La simplicité. Cela va de pair avec l’enfance. Tout est si simple avec Thérèse. Il s’agit d’accueillir l’instant comme un don et d’y être totalement présent. La petitesse de Thérèse est sa grandeur. Elle n’a rien à prouver à personne et ne cherche pas à épater la galerie. Cela est très reposant de nos jours où l’on doit sans cesse faire ses preuves, où l’on mise tellement sur la performance, la compétition, la consommation, la vitesse.

La confiance. Thérèse déjoue le scepticisme et le relativisme de ce siècle médiatique en lançant la liberté sur les routes de la confiance. Son pas est léger, car elle est l’amour en route. Sa grandeur réside dans l’acceptation de sa finitude, de ses limites. Dans ce monde en proie à tant de peurs et de suspicions, elle ne cesse de nous exhorter à tout miser sur la confiance en soi, en les autres et en Dieu. «C’est la confiance et rien que la confiance qui doit nous conduire à l’Amour (Lettre 197).

L’espérance. Solidaire de notre humanité, Thérèse insuffle une joyeuse espérance là où il y a toutes les raisons de s’affliger. Sa mission pour ce nouveau siècle en sera une d’espérance. Mais l’espérance en quoi? En la miséricorde divine. C’est ce qui plaît à Dieu: «l’espérance aveugle que j’ai en sa miséricorde» (Lettre 197). Elle ajoute: «Plus on est faible, sans désirs, ni vertus, plus on est propre aux opérations de cet Amour consumant et transformant».

L’abandon. Mot-clef de Thérèse, bien avant que les psychologues se mettent à parler de lâcher prise. L’abandon, c’est sa loi, son pain, sa façon d’être, son style de vie, en accord avec ce qu’elle est et ce qu’elle vit au plus intime de l’être. Son abandon, c’est de tout jeter dans le brasier de l’amour miséricordieux, surtout les imperfections. En bonne chansonnière, elle en a fait un poème: «L’abandon est le fruit délicieux de l’Amour» (Poésie 52). Et aimer pour elle, «c’est tout donner et se donner soi-même» (Poésie 54).

La miséricorde. C’est le nom de l’amour qui s’abaisse pour nous élever. C’est Dieu qui prend plaisir à pardonner. La vocation de la petite Thérèse était de le montrer par sa vie. Elle invite à résister au mal par cette faculté de s’abandonner en toute confiance en l’amour gratuit de Dieu manifesté en Jésus, ce nom qui est son ciel, son amour.

Heureux ceux et celles qui osent s’aventurer du côté de sa folie d’espérer et de sa science d’amour, ils ne seront pas déçus! 

Pour aller plus loin, voir mes livres consacrés à Thérèse de Lisieux 

Voir aussi ma chronique à l’émission C’est ça la vie de Radio Canada sur Thérèse, 21 septembre 2011

La fête des Pères
Le lieu du coeur

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