Dieu et la souffrance des innocents

Le cri du héros de Dostoïevski, Ivan Kamazarov, résume bien ce qui révoltait avec raison Albert Camus et plusieurs autres: « Si Dieu existe, comment peut-il tolérer la souffrance des enfants ainsi que celle des innocents »? Terrible question. Je poursuis avec ce texte ma réflexion entreprise au blogue précédent sur la question du mal.

Que répondre devant le scandale de la souffrance des innocents qui met la vie au défi et nous place devant nos limites? Limites de la révolte de ceux qui tiennent Dieu pour absent devant le mal alors que son silence nous pousse à agir et ne valide aucunement les tenants d’un tel procès, soutient le philopophe et théologien Bertrand Vergely. Limites aussi de certains sages qui innocentent Dieu ou l’accablent en culpabilisant l’homme, alors que le mal est mal et que le bien est bien. Enfin, limites du désespoir qui paralysent la vie en empêchant d’aller au bout de l’amour, de la compassion, de la foi.

"Il y a des moments où le silence sauve. Dieu qui ne répond pas au mal par le mal, en ne se vengeant pas et en interdisant que l’on se venge, sauve le monde. Comme quoi, il importe de faire attention avant de parler. On pense être original en se révoltant contre Dieu au nom des innocents qui souffrent. On finit par être ridicule et nourrir ce qui fait souffrir les innocents : la rancœur, la rancune, la vengeance, le besoin de trouver un responsable, de faire payer quelqu’un" (Bertrand Vergely, Le silence de Dieu face aux malheurs du monde)

Voici l'homme

On peut comprendre qu’il y ait des gens qui refusent de croire en Dieu à cause de la souffrance des innocents, le mal à l’état pur, personnifié dans les camps de concentration. Mais pourquoi s’en prendre à lui si ces gens pensent qu’il n’existe pas? On oublie que Dieu est la première victime de cette folie meurtrière. L’innocent ne se justifie pas. Il se tait, comme le Christ devant Pilate, désarmant le mal en ne lui donnant pas plus d’importance qu’il faut, nous sauvant à partir même de sa vie offerte par amour et compassion.

Dans son célèbre fragment des Pensées sur le mystère de Jésus, Pascal écrit : « Jésus sera en agonie jusqu’à la fin du monde : il ne faut pas dormir pendant ce temps-là ». Jésus ne fuit pas la peur que le mal génère, mais il cherche la compagnie de ses amis : « Je pensais à toi dans mon agonie, j’ai versé telles gouttes de sang pour toi ». Il assume l’angoisse de la mort jusqu’à la vaincre sur son propre terrain. Jésus s’est tu devant le mal au lieu de l’expliquer. L’amour a fait le reste, sans relativiser. Certes, Gethsémani n’a pas fini de presser son fruit et Dieu d’être trahi, mais selon moi le sens de la vie reste en Dieu, car il donne envie de vivre. Dieu est toujours un surplus de vie. « Moi je suis venu pour que les hommes aient la vie, pour qu’ils l’aient en abondance » (Jn 10, 10).

Le cancer d'un enfant

Le romancier Eric-Emmanuel Schmitt ne craint pas d’aborder les thèmes de Dieu et de la souffrance de l’innocent dans ses livres. Il raconte les derniers jours du petit Oscar, atteint du cancer. L’enfant de dix ans découvre ce « surplus de vie » en écrivant des lettres à Dieu. Grâce à la figure radieuse de Mamie-Rose, il rencontre le Christ en croix. Il n’est pas seul, Dieu aussi souffre, et il lui enseigne la confiance de la foi devant l’inconnu de la mort. « Il n’y a pas de solution à la vie sinon vivre », écrit-il à Dieu. Sur sa table de chevet, ces simples mots pour meubler les derniers instants : « Seul Dieu a le droit de me réveiller ».

"Avec Peggy Blue, on a beaucoup lu le Dictionnaire médical. C’est son livre préféré. Elle est passionnée par les maladies et elle se demande lesquelles elle pourra avoir plus tard. Moi, j’ai regardé les mots qui m’intéressent : « Vie », « Mort », « Foi », « Dieu ». Tu me croiras si tu veux, ils n’y étaient pas ! Remarque, ça prouve déjà que ce ne sont pas des maladies, ni la vie, ni la mort, ni la foi, ni toi. Ce qui est plutôt une bonne nouvelle. Pourtant, dans un livre aussi sérieux, il devrait y avoir des réponses aux questions les plus sérieuses, non"? (Oscar et la dame rose)

Le livre de Job

S’il y a un livre emblématique des questions de l’homme devant la souffrance et le mal, c’est bien celui de Job. La foi en Dieu n’est pas seulement cantique devant la beauté de la création, mais aussi cri face à la souffrance. Il faut beaucoup de retenue et de pudeur pour parler de la souffrance, qu’elle soit physique (maladies, infirmités), morale (violence, injustice), spirituelle (nuit de la foi, angoisse). L’Ancien Testament nous montre comment le saint homme Job a vécu toutes ces souffrances. Ses amis intégristes lui font la morale, au lieu de pleurer avec lui et de le consoler. Ils expliquent ce qu’il vit, mais cela n’aide pas Job à vivre. Ils le culpabilisent devant Dieu, lui dit qu’il a péché, comme si Dieu n’était pas miséricorde. Ils lui suggèrent qu’il pourrait même être responsable de ses malheurs, comme si l’alliance avec Dieu n’était pas à toute épreuve. Peine perdue. Dieu, après un long silence, dira que c’est Job qui a bien parlé de lui par son respect du mystère, par son amour de lui, car si la souffrance n’a pas de sens, la vie elle en a, du fait même que nous vivons et aimons. 

En effet, que dire devant la personne qui souffre? Qu’on l’aime et qu’on a confiance en elle. Que faire devant cette douleur, immense comme le cœur, « debout sur le calvaire, pleine de larmes et sans cris » (Paul Verlaine, Sagesse)? La souffrance est personnelle, le sens à donner aussi. Elle loge sur la croix avec un Dieu qui s’offre par amour, un Dieu intérieur dans lequel notre liberté respire. Car devant l’abîme du mal, il y a celui de notre liberté, et ce mot qui sans cesse refait surface : Pourquoi? Jésus en a fait une prière : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné » (Mt 27, 46)? Révolte ou foi? À la croix, Dieu risque tout, même notre liberté, jusqu’à en mourir.  

L'amour désarmé de la Croix

Le dramaturge et poète Paul Claudel a déjà écrit que Dieu n’est pas venu pour supprimer la souffrance, ni même l’expliquer, mais il est venu la remplir de sa présence. Le Christ a remplacé par sa présence toute explication de la souffrance qui ne peut être que partielle, voire dérisoire. Jésus n’a pas analysé la croix, il s’est étendu dessus. C’est à l’ombre du Crucifié que les différentes stations de nos chemins de croix peuvent s’éclairer, même la souffrance d’un enfant, douleur suprême puisqu’elle est amplifiée par un sentiment d’injustice. Mais Dieu n’est-il pas présent dans l’amour que nous avons pour l’enfant qui souffre du cancer? N’est-il pas là dans la main de l’enfant que nous tenons pour l’aider à vivre? Ce lien d’amour, cette vie qui veut durer, n’est-ce pas cela Dieu, caché en nous comme nous sommes cachés en lui, malgré nos imperfections?  

Jésus a répondu au problème du mal et de la souffrance par l’amour blessé et désarmé de la croix, par le cri d’appel lancé à son Père. Son cri contient les répliques de tous les souffrants de la terre en attente de Dieu. Tant d’autres l'ont suivi, comme Juliane Picard, rescapée du camp d’extermination d’Auschwitz. Contrairement aux voix qui se servent de la douleur des innocents pour justifier leur athéisme, elle relit sa tragédie à la clarté obscure du Calvaire. À la question : « À Auschwitz, où était Dieu? », elle répond :" Il était à Auschwitz. Invisiblement et intensément là. Là où l’un de ses enfants souffre, là est Dieu. Il a trop souffert en son Fils Jésus pour ne pas habiter tous ceux qui sont crucifiés". (Entretien avec Luc Adrian, dans Famille Chrétienne, 24 janvier 2009). 

La quarantaine et la soixantaine
La question du mal

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