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Les visites du Verbe avec saint Bernard

Saint Bernard de Clairvaux (1090-1153) revient toujours à l’amour du Verbe dans ses traités, lettres et sermons. Il médite sans cesse sur ce privilège qu'a l’être humain de porter en lui la ressemblance divine.

L'expérience du Verbe

Dans ses sermons sur l’Avent, l’abbé de Clairvaux parle de trois avènements du Verbe : à Bethléem, en l’âme, et à son retour glorieux. Il s’émerveille de ce mystère du Verbe venu dans notre chair par pure miséricorde, qui se fait enfant dans les bras de Marie, de la crèche à la croix. Cet abaissement façonne l’amour et enracine la foi au delà de ce que l’on peut ressentir. Le saint nous invite à nous laisser visiter par le Verbe, à accéder à notre vérité intérieure en imitant son humilité et en vivant son Évangile. Ces visites du Verbe se trouvent au cœur de la spiritualité bernardine.

Saint Bernard Jésus

En prenant exemple sur saint Augustin dans ses Confessions, l’abbé de Clairvaux se réfère à sa propre expérience lorsqu’il évoque, au sermon 74 du Cantique, les visites secrètes que le Verbe-Époux fait à l’âme fidèle. L’amour du Verbe poursuit l’âme désireuse de sa visite. Il vient en elle puis il la quitte, selon son bon plaisir. N’oublions pas, avertit Bernard, « qu’il s’agit là, en réalité, d’un sentiment éprouvé par l’âme, et non pas d’un mouvement effectif du Verbe. » Les désirs de l’Épouse appellent l’Époux par ce cri qui est aussi un soupir : « Reviens ». Il arrive incognito à l’aube et met l’âme à l’épreuve en se retirant. Même s’il s’éloigne, il se donne, car il revient toujours. Et le saint de nous partager simplement son expérience qui marquera tant de générations de chrétiens.

« Je confesse donc, non sans indiscrétion, que j’ai moi aussi reçu la visite du Verbe, et cela à plusieurs reprises. Et s’il est entré souvent en moi, je ne l’ai pas senti entrer à chaque fois. J’ai bien senti sa présence, je me le rappelle, et parfois j’ai pu aussi pressentir sa venue, mais jamais je n’ai eu le sentiment précis ni de son entrée, ni de sa sortie. Quant à savoir d’où il venait en moi, où il est allé en me quittant, ou même par où il a fait irruption puis s’est échappé, je dois dire que je l’ignore encore […] Je suis monté jusqu’à la cime de moi-même ; et j’ai vu que le Verbe résidait plus haut encore. Je suis descendu, en explorateur curieux, au plus bas de mon être ; et j’ai constaté également qu’il était plus bas que ce point extrême […] Mais ses voies étant interdites à nos investigations, vous me demandez comment j’ai pu connaître sa présence. C’est qu’il est vivant et actif : à peine était-il en moi qu’il tira du sommeil mon âme assoupie. Mon cœur était dur comme la pierre et malade ; il l’a secoué, amolli et blessé […] Voici donc le signe qui m’est donné de son départ : mon âme est irrésistiblement prise de tristesse jusqu’à ce qu’il revienne et que, comme à chaque fois, il réchauffe mon cœur, ce qui est la marque de son retour[1]. »

Cette explication subjective de la visite du Verbe, décrite avec finesse et pudeur, relève d’une expérience du cœur difficile à communiquer avec nos pauvres mots. Le saint abbé ne peut que reconnaître les fruits en l’âme : joie, paix, douceur, chaleur. Le Verbe répand l’huile de sa miséricorde et oint le corps de l’onguent de sa joie. Le Christ, Verbe et Époux, devient ce doux médecin qui guérit les blessures de l’épouse, qui peut signifier l’âme ou l’Église. Le désir et la prière, les larmes et les veilles, l’attirent, note Bernard au sermon 32 du Cantique, mais le Verbe échappe toujours à la prise de l’âme qui croit le tenir. Elle peut goûter joyeusement sa présence, mais cette joie n’est jamais totale. Si chaque visite la réjouit, chaque départ l’afflige.

« Et la bien-aimée devra souffrir ces vicissitudes jusqu’à l’heure où, déposant enfin le fardeau de son corps, elle s’envolera elle-même portée sur l’aile de ses désirs, parcourra sans entraves, les vastes espaces de la contemplation, et l’esprit libéré, suivra son Époux partout où il ira[2]. »

Les noces du Verbe

Vers la fin de ses sermons sur le Cantique, qui, faut-il le rappeler, n’est pas un commentaire exégétique mais allégorique pour faire comprendre la vie mystique, le saint évoque les noces spirituelles où l’âme s’unit au Verbe par la foi et l’amour. L’âme jouit du Verbe, de l’Époux, observe Bernard, et cette union sublime ne peut s’enseigner que par la grâce.

« Cette conformité marie l’âme au Verbe; déjà semblable à lui par sa nature, elle le devient aussi par sa volonté, lorsqu’elle l’aime comme elle en est aimée. Et si cet amour est parfait, ce sont les noces spirituelles. Pas de joie plus grande que cette conformité. Pas de bien plus désirable que cet amour grâce auquel l’âme, ne se contentant plus d’écouter les enseignements des hommes, ose s’adresser au Verbe lui-même, s’attacher directement à lui, le questionner, l’interroger sur toutes choses, et montrer d’autant plus d’audace dans ses désirs qu’elle sent son intelligence plus capable de comprendre[3]. »

Dans sa vision optimiste de la nature humaine, Bernard invite toute personne, surtout celle qui est chargée de péchés et captive de ses vices, d’espérer non seulement au pardon, mais d’aspirer aux noces du Verbe en concluant une nouvelle relation d’alliance. « Elle peut se permettre toutes les audaces envers celui dont elle est l’image glorieuse et dont elle porte noblement la ressemblance », écrit-il au 83e sermon sur le Cantique. L’âme est ainsi appelée à renouer avec la beauté qui l’habite et qui vient du Créateur. « Car il est certain que Dieu a voulu qu’il subsiste toujours en nous une marque de notre noblesse originelle, afin que l’âme puisse recevoir les avertissements du Verbe qui l’exhorte sans cesse à demeurer avec lui, ou à y retourner lorsqu’elle s’en est écartée[4]. »

L’abbé de Clairvaux a beaucoup médité et intériorisé cette parole de saint Paul : « Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré pour moi » (Ga 2, 20). Cette conviction alimente sa relation personnelle au Verbe fait chair, jusqu’à être transformé en son image. Transformamur cum conformamur, écrit-il au sermon 62 du Cantique : « Nous sommes transformés parce que nous sommes conformés. Mais gardons-nous de nous prétendre conformes à la majesté de Dieu ; l’homme ne saurait ressembler à Dieu qu’en conformant modestement son vouloir à la divine volonté. Ma gloire sera de m’entendre dire : j’ai trouvé un homme selon mon cœur. Le cœur de l’Époux, c’est le cœur de son Père. Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux. Telle est la beauté que l’Époux désire voir sur les traits de son Épouse, lorsqu’il lui dit : Montre-moi ton visage[5]. »

Dans la tradition iconographique, on représente souvent Bernard en prière devant un crucifix. Jésus lui manifeste son affection en détachant ses bras de la croix et en se penchant vers le saint, comme pour lui dire qu’il a besoin de son corps pour transmettre la foi en son nom. Il lui offre ainsi de collaborer à la Rédemption en lui donnant tout son amour.


[1] Saint Bernard, Œuvres mystiques, Seuil, 1967, p. 765-767.

[2] Saint Bernard, Œuvres mystiques… p. 386.

[3] Saint Bernard, Œuvres mystiques… p. 847-848.

[4] Saint Bernard, Œuvres mystiques… p. 847.

[5] Saint Bernard, Œuvres mystiques… p. 642.

Cet article est tiré d'un livre à paraître en 2017 sur la vie et le message de saint Bernard.

Lire également sur ce blogue: L'amour de Dieu avec saint Bernard.

Notez cet article:
La messe du P. Jacques Hamel (1930-2016)
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