Livres: Laissez-moi l'extase

Christiane Rancé, Prenez-moi tout mais laissez-moi l'extase. Paris, Seuil, 2012, 282 pages.

J’ai lu des dizaines de livres sur la prière et j'en ai écrit plusieurs, mais celui que je vous présente tranche sur la plupart des publications qui existent sur ce sujet. Le titre est emprunté à la poétesse américaine Emily Dickinson : Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase. L’auteure, Christiane Rancé, est grand reporter, essayiste et romancière. Elle a écrit des biographies sur Catherine de Sienne, Simone Weil, Tolstoï et Jésus. Elle nous livre ici une méditation poétique et profonde sur la prière, cette attitude existentielle qui n’appartient à aucune religion en particulier. « En nommant l’indicible, l’orant pénètre aussi le cœur du réel le plus réel, puisque Dieu est au cœur de toute chose (p. 92).

Beaucoup plus que d’un discours sur la prière, l’auteure expose subtilement ses interrogations et ses découvertes. « J’aime la fluidité qui caractérise la prière. On ne va pas de la raison aux mots, mais du sentiment au cœur » (p. 97). Sans abstraction, elle parle de la prière d’une manière incarnée, comme d’un ravissement, en s’appuyant sur les nombreux témoins qui l’ont expérimentée ou qui la vivent encore aujourd’hui dans leur quotidien : saints de tous les temps, mystiques, écrivains, artistes, poètes, comme Rimbaud qui écrivait dans Enfance : « Je suis le saint, en prière sur la terrasse ». Ainsi, au fil des pages, nous rencontrons des pédagogues de la prière comme Thérèse d’Avila et Jean de la Croix, mais aussi Mgr Saliège, juste parmi les Nations ; Rancé, le réformateur de la Trappe ; Octavio Paz et ce Quelqu’un qui l’épelle ; Mère Teresa et sa soif de Jésus, Augustin et ses confessions, Rilke et ses anges, Pascal et son mémorial; Ionesco et le "Je ne sais Qui", Etty Hillesum et sa prière pour aider Dieu ; François d’Assise et la joie retrouvée. Le tout est dosé de confidences d’écrivains, comme Kafka qui avouait à son ami Gustav Janouch: « c’est pour se donner qu’on prie ». 

Christine Rancé explore avec ferveur le sens de l’acte de prier en nous partageant des lieux de prière et des rencontres faites sur le chemin de Compostelle ou dans une église perdue sur une île, devant une icône ou dans un appartement d’écrivain. Ce pèlerinage de l’âme n’est jamais lourd car la poésie lui tend sa plume, et puis miracle de la prière, le silence est également parole pour sauver le monde. « S’engager entièrement dans la prière, tourner dans la direction de Dieu la totalité de sa vie au monde, la laisser alors s’épanouir, s’en remettre à chacun de ses milliers d’instants sans en excepter un seul, c’est travailler à l’œuvre de sauver le monde » (p. 96)

L’auteure nous livre ses convictions et ses questions sous forme d’aphorismes, de reportages, de témoignages, d’histoires, de méditations. Ce mélange des genres situe bien les paradoxes de la prière : simplicité et difficultés, besoin et urgence, solitude et monde, oraison et liturgie, attachement et détachement, liberté et soumission, élévation et mystique, sécheresse et extase.

Un souffle de foi en la prière traverse ce livre porté par une intensité et une érudition. L'essayiste cite Grégoire de Nysse : « Les oiseaux volent, les poissons nagent, les hommes prient ». Elle fait cette nuance importante entre la méditation et la prière : « Dans la première, on ne cherche pas la présence de Dieu – du Dieu vivant –, mais l’entrée en possession de sa plénitude intérieure » (p. 137).

Christine Rancé donne plusieurs définitions de la prière : c’est une amitié agissante, un désir d’une présence, un acte de liberté et de résistance, une célébration des mystères, une liturgie du silence, une aventure verticale, une heure de Dieu entre les heures de Dieu, l’avenir du monde. « Demain sera fait de nos prières, ou ne sera pas » (p. 116). Elle n’oublie pas que si la prière est extase, sortie de soi et ravissement, elle est aussi  « un labeur terrible : le signe du combat entre la terre et le ciel, le Mal et Dieu » (p. 194). Sainte Thérèse de Lisieux, grande absente de ce livre, mettait un bémol à l'extase, elle qui vivait une grande aridité dans la prière : « Je n’ai pas envie d’aller à Lourdes pour avoir des extases, je préfère la monotonie du sacrifice ! Quel bonheur d’être si bien cachée que personne ne pense à vous ! » (Lettre 106).

 Prenez-moi tout mais laissez-moi l’extase est un essai sensible sur la beauté de la prière, une sorte de manifeste sur le besoin de prier. Il s’apparente à un florilège de l’âme, un bréviaire de l’intime. C’est inspiré et lumineux, sans mièvreries. « La plus belle prière est celle qui donne le maximum d’intensité à un instant de silence, qui contraint l’auditeur à l’écouter » (p. 215).

La prière est un don de Dieu que la personne reçoit en priant. Elle répond à un amour que ses œuvres manifestent en secret. La prière est une œuvre humaine et divine, vécue dans le monde, mais qui n’est pas de ce monde. Elle délivre une parole musicale qui élève le monde et révèle la personne à elle-même; une parole dialoguée qui transforme l’orant en écoute silencieuse et en adoration.

« Prenez moi tout : faites-moi pauvre. Délestez-moi que je parvienne à l’abolition du monde en moi, que je n’aspire plus qu’à une seule possession – le souffle de l’Esprit ; à un seul état – la louange ; à un seul langage – l’adoration de la vie. L’extase, je ne pourrai jamais la dire sans la réduire à autre chose qui n’est pas elle et qu’elle outrepasse. Peut-on la décrire ? Relater l’indicible » ? (p. 275).

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