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Redécouvrir saint Bernard de Clairvaux (1090-1153)

Dans sa Divine comédie, chef-d’œuvre de la littérature mondiale, Dante Alighieri (1265-1321) fait du cistercien Bernard de Clairvaux le guide vers la vision suprême de Dieu au Paradis. C’est dire qu’il le considérait comme le mystique accompli des rapports de l’âme avec Dieu. Cette reconnaissance du poète italien exprime l’influence posthume de saint Bernard. Les prédicateurs ont abondamment utilisé ses écrits, il en est resté quelque chose dans la littérature et les arts.  

Interlocuteur des rois et des papes, saint Bernard, docteur de l’Église fêté le 20 août, reste un moine authentique et un écrivain spirituel hors pair dont la foi ardente au Christ n’est pas cérébrale. Contemplatif dans l’action, sa prédication jaillit de son oraison intérieure. Elle attise dans l’âme le feu de l’amour divin pour que cette flamme entraîne d’autres chercheurs à sa suite. Ses œuvres mystiques révèlent une vie spirituelle intense, une science théologique sûre et un grand pouvoir d’attraction qui marqueront les générations à venir.

bernard chapitre

Une expérience positive de la foi

Dans le contexte de la chevalerie, Bernard de Clairvaux demeure un combattant spirituel qui cherche à conquérir le ciel par l’amour. Car ce moine passionné est doué pour aimer. Son expérience intime de Dieu est fondée sur l’amour, comme on le voit dans son œuvre de maturité : Sermons sur le Cantique des Cantiques. Il commente ce chant nuptial en décrivant l’union mystique de l’âme avec Dieu. Il parle de Dieu et à Dieu en utilisant le langage de l’amour passionnel bien avant les poètes et les romanciers. L’âme solitaire devient un sanctuaire sacré dans lequel se manifeste l’amour de Dieu.

Bernard a une vision nettement optimiste de l’être humain. Créé à l’image de Dieu, l’homme est capable par nature de s’unir à Dieu en l’aimant. Même le verbe humain garde en lui une trace de cette ressemblance avec le Verbe divin. Plus on aime Dieu, plus on veut le connaître, pour l’aimer davantage ; et plus on le cherche, plus on le trouve, pour le chercher davantage. Cet amour est connaissance et expérience; il oriente l’affectivité et éclaire la pensée, sans séparer la théologie de la spiritualité.

C’est là un apport important du saint moine de ne pas couper la théologie de la spiritualité, mais de les intégrer dans une expérience de foi qui rend compte du mystère de l’amour divin vécu comme une histoire de grâce. Cette expérience spirituelle vécue en communauté est un lieu théologique où le Père se dit en son Fils dans l’Esprit.

Le pape émérite Benoît XVI consacra son audience générale du 21 octobre 2009 à saint Bernard en insistant sur l’union entre théologie et foi. « On prétend parfois résoudre les questions fondamentales sur Dieu, sur l'homme et sur le monde à travers les seules forces de la raison. Saint Bernard, au contraire, solidement ancré dans la Bible, et dans les Pères de l'Eglise, nous rappelle que sans une profonde foi en Dieu alimentée par la prière et par la contemplation, par un rapport intime avec le Seigneur, nos réflexions sur les mystères divins risquent de devenir un vain exercice intellectuel, et perdent leur crédibilité. La théologie renvoie à la "science des saints", à leur intuition des mystères du Dieu vivant, à leur sagesse, don de l'Esprit Saint, qui deviennent un point de référence de la pensée théologique. Avec Bernard de Clairvaux, nous aussi nous devons reconnaître que l'homme cherche mieux et trouve plus facilement Dieu avec la prière qu'avec la discussion ».

Connaissance de soi et de Dieu

Pour Bernard, le ministère dans l’Église et la communauté monastique se matérialise dans une hiérarchie de services. La hiérarchie n’a pas d’autre finalité que de faciliter la conversion des âmes par l’amour en les guidant dans la vie de l'Esprit. C'est pourquoi l’abbé de Clairvaux est si exigeant envers les pasteurs. Dans son traité Aux clercs, sur la conversion, il s'exclame : « Comment Dieu confierait-il ses brebis tant aimées à celui qui serait incapable d'aimer ? » On croirait entendre le pape François.

Pour aimer Dieu et les autres, il faut se connaître soi-même. C’est l’une des originalités de la pensée de Bernard de ne pas opposer connaissance de soi et expérience personnelle de Dieu. Il ne craint pas de parler au « je » dans ses écrits, d’exposer ses sentiments. Le renoncement à soi passe d’abord par l’acceptation de soi. L’ascèse consiste alors de ne pas refouler les sentiments, mais de les connaître pour bien discerner s’ils nous rendent libres pour aimer et nous unir au Verbe. La méfiance cède alors le pas à la confiance.

La théologie bernardine dilate le cœur à la beauté du Verbe fait chair où l’âme assoiffée d’amour devient l’épouse de l’Époux. Ce Verbe a épousé l’humanité, il peut donc visiter l’âme, ou l’Église, de la manière qu’il veut, quand il veut et où il veut. Son irruption dans l’expérience personnelle se fait directe et sensible, affirme Bernard, à l’image de Notre Dame, auquel il est le troubadour inspiré. Sa dévotion envers la Vierge Mère lui commande d’écrire ses premières œuvres, car c’est par elle que nous allons sûrement au Verbe.

Docteur du désir

Bernard de Clairvaux est l’homme du XIIe siècle. Sa doctrine, comme ses actes, reflète les inspirations complexes d’une nature mystique et contemplative, prompte à s’irriter contre tout ce qui peut éloigner de Dieu. Il a prêché la seconde croisade, non par choix, mais par obéissance au pape. Il s’est opposé à Abélard, non par goût, mais parce que ses amis le lui ont demandé. On le considère comme le dernier des Pères de l’Église par sa connaissance amoureuse de la Bible, de la liturgie et de la tradition. Il est aussi l'instigateur de ce qu'on a appelé "l'art cistercien", où la pierre et les mots réfléchissent comme dans un miroir la lumière et le silence.

Le talent d’écriture du saint moine est indéniable. Sa connaissance est plus mystique qu’intellectuelle. Il recherche le beau, corrige les mots, au même titre que les maux de l’âme, dans un souci de perfection. Il sait penser en images, accordant de l'importance aux symboles, aux histoires, aux témoignages. Pour lui, la recherche de Dieu se fait non seulement par une écoute attentive de sa parole, mais par la contemplation de son visage qui est visible dans le Christ: « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jn 14, 9).

Saint Bernard, docteur du désir, bien avant Freud et Lacan, a trouvé dans le langage de l’amour et de la prière le support de la sainteté, l’expression de sa théologie. En le lisant, j’entends le Verbe qui me parle dans le souffle d’un fin silence. Je ne peux lui répondre que par la prière de louange, en écho à celle du saint moine, l’adorateur ébloui du Verbe.

« La véritable contemplation se reconnaît à ceci qu’en attisant dans l’âme le violent incendie de l’amour divin, elle lui inspire un tel désir d’amener à Dieu d’autres âmes aimantes, qu’elle interrompt avec joie la paix de l’oraison pour s’adonner au labeur de la prédication. Et en retour, une fois ses vœux comblés, elle rentre en elle-même avec d’autant plus de ferveur qu’elle se souvient d’avoir quitté sa retraite plus utilement. Puis, ayant goûté à nouveau le plaisir de la contemplation, elle revient à son œuvre conquérante avec son élan habituel et un courage redoublé. » (Bernard de Clairvaux, Sermons sur le Cantique des Cantiques, 57. 9, traduction Albert Béguin).

Cet article est tiré d'un livre à paraître en 2017 sur saint Bernard dans la collection "Les grandes figures de la spiritualité chrétienne", coédition Le Figaro et Les Presses de la Renaissance.

Pour aller plus loin, lire ces billets du blogue: 20 août: Saint Bernard; L'amour de Dieu chez saint Bernard; Les visites du Verbe avec saint Bernard.  

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