• hiver2014

Les bienfaits du jeûne

Émission du 7 mars 2011

Les bienfaits du jeûne

 

Vous en conviendrez avec moi, parler du jeûne aujourd'hui, ce n'est pas très à la mode, et encore moins faire référence au carême, mot qui signfie « quarante » et qui s'étend du mercredi des Cendres jusqu'à Pâques. Pourtant, de plus en plus de personnes redécouvrent aujourd’hui les bienfaits du jeûne, qu’ils soient religieux ou diététique, privé ou collectif. Car s’il peut exprimer un deuil, un repentir ou une détresse, il permet aussi de méditer, de mieux se connaître, de se préparer à un choix de vie, de guérir son corps et son âme.

Si le jeûne a perdu son mordant dans l’Église catholique, même si Jésus a jeûné pendant quarante jours au désert, Gandhi l’a remis sur la carte au siècle dernier et en a fait une expérience de vérité, donc d’humilité. Des cliniques de jeûne ont pris le relais en proposant des cures de santé. Du jeûne thérapeutique, on est passé au politique avec les grèves de la faim. Ces jeûnes remettent en question nos sociétés d’abondance puisqu’on n’y consomme rien, si ce n’est de l’eau.

J’ai moi-même jeûné à plusieurs reprises, dont un jeûne de dix jours que je relate dans le livre Se purifier pour renaître. Je consigne dans ce récit les effets physiques et spirituels du jeûne, ainsi que mes rencontres avec d’autres jeûneurs. Mais avant de parler des bienfaits du jeûne, jetons un coup d’œil du côté des grandes religions monothéistes.

Prière-jeûne-aumône

Une fois l’an, à la fête du Grand Pardon, appelé le Yom Kippour, le juif observe un jeûne strict de vingt-cinq heures. Plusieurs autres jeûnes jalonnent le calendrier hébraïque, en lien avec la prière et l’aumône. Nous retrouvons d’ailleurs ce trinôme prière-jeûne-aumône dans toutes les grandes religions. 

Chez les musulmans, ces trois œuvres que sont le jeûne, la prière et l’aumône font partie des cinq piliers de l’Islam, avec la profession de foi et le pèlerinage à La Mecque. Le mois de Ramadan (vingt-neuf ou trente jours lunaires) rappelle le jeûne de Mahomet. Les musulmans jeûnent de l’aube au crépuscule et mangent avant l’aube et après le coucher du soleil. Il y a aussi d’autres jeûnes durant l’année.

La tradition chrétienne a elle aussi toujours reconnu le jeûne, la prière et l’aumône comme des expressions privilégiées de la conversion, de la pénitence et de la rencontre avec Dieu. Ces expressions ne valent pas grand chose sans un amour miséricordieux. À la suite des prophètes, Jésus insiste pour que ces formes de pénitence soient vécues de l’intérieur, discrètement et humblement, non « pour être vu des hommes », « mais seulement de ton Père qui est présent dans le secret; ton Père voit ce que tu fais dans le secret : il te le revaudra » (Mt 6, 17).

Le jeûne chrétien

Pour les catholiques, on recommande de se priver de viande les vendredis de carême et de jeûner encore plus le mercredi des Cendres et le vendredi saint. Le jeûne chrétien, à la suite de Jésus, est d’abord action de l’Esprit Saint et préparation à la mission d’évangélisation, à l'accueil de la Parole de Dieu. Il est aussi expérience pascale, où les chrétiens s’incorporent au Christ ressuscité en passant par ses souffrances. Ils se purifient pour mieux renaître en Jésus. Ce jeûne est surtout attente de l’Époux, le Christ, puisqu’il est enlevé depuis l’Ascension. La faim corporelle n’est là que pour orienter le jeûneur vers une autre faim, plus spirituelle, celle du Christ et de son retour, une faim aussi de la Parole de Dieu et du pain eucharistique. Le jeûne est donc une fête. Jésus parle même de se parfumer la tête. Tel est le sens du jeûne pré-eucharistique, même s’il n’est d’une heure.

Le jeûne chrétien, qu’il soit de courte ou de longue durée, est intimement lié à la prière et à l’aumône, aux œuvres de miséricorde. Sa valeur ne dépend pas de sa durée, mais de l’Esprit qui l’anime. Il est d’abord intérieur avant d’être extérieur, solidaire et intercesseur. On jeûne pour donner. La prière demande, le jeûne obtient, l’aumône donne.

Pour saint Augustin, le jeûne et l’aumône sont les deux ailes de la prière. Le jeûne nous ouvre à la prière et celle-ci nous donne la force de jeûner. Les Pères de l’Église ont montré que le jeûne est vraiment religieux si on envoie aux pauvres le prix du repas. Notons qu’il n’y a pas seulement le jeûne de nourriture, nous pouvons aussi nous priver de quelque chose d’autre, comme la télévision, le tabac, l’alcool, la loterie… Même chose pour l’aumône : il y a l’aumône, ou le partage, de sa souffrance, de son temps, de son amour, de sa connaissance, de son sourire, de son regard.

Un repos et une grâce

Le jeûne n’est pas une compétition ou une performance, mais un repos et une grâce. Le corps se refait, l’esprit se fortifie, l’âme s’abandonne. Ce n’est pas un châtiment ou une privation d’être, mais une libération, une accession à ce que nous sommes vraiment. Dans sa Règle, saint Benoît parle d’aimer le jeûne. En effet, c’est en l’aimant que nous pouvons mieux le redécouvrir et le vivre dans la confiance et dans la joie. Jésus disait : «Quand vous jeûnez, ne prenez pas un air abattu.» (Matthieu 6, 16)

Il n’y a pas de temps idéal pour commencer un jeûne, si ce n’est celui que nous choisissons. Le besoin de jeûner, que l’on ressent plus ou moins clairement suite à un appel intérieur, est tributaire de notre volonté. C’est nous qui décidons de jeûner et du moment pour le faire, même si l’Esprit peut nous y pousser. Il est vrai que pour un premier jeûne, le printemps et l’été sont des saisons propices; la nature se renouvelle et la sensation de froid, que ressentent les jeûneurs, y est moins grande. Mais l’hiver est aussi un bon moment. Tout est plus calme et invite au recueillement. Plusieurs animaux comme l’ours et la marmotte en profitent pour hiberner et jeûner. Cela est inscrit dans leurs gênes et ils ont du temps pour jeûner.

Le grand défi pour les jeûneurs est de trouver le temps nécessaire pour ralentir le rythme de vie. Durant le jeûne plus ou moins long, il est recommandé de ne pas trop travailler, de dormir suffisamment et de bien s’occuper l’esprit. Mais est-ce que tout le monde peut jeûner? Oui, dépendamment de la durée du jeûne. Les malades eux-mêmes peuvent profiter des bienfaits du jeûne, surtout s’ils sont supervisés par un médecin ouvert à cette pratique. Par contre, le jeûne est déconseillé aux enfants et aux femmes enceintes. Il n’y a pas donc pas d’aptitudes particulières à acquérir pour les gens qui veulent jeûner.

Le jeûne commence dans la tête. Cela demande de la discipline. C’est une question d’attitude, de préparation, de volonté, un peu comme l’athlète se prépare pour le marathon ou le Tour de France. On le désire, l’anticipe, le visualise. La motivation est alors très grande. On se prépare intérieurement et extérieurement comme à un rendez-vous important. Il est important de jeûner dans la joie et avec confiance.

Jeûne d’un jour ou de plusieurs jours

Pour le jeûne intégral d’une journée, il est conseillé de prendre un repas léger la veille : un potage, des légumes, un fruit. Ne rien manger de la journée, mais boire beaucoup d’eau. Des tisanes de thym peuvent aider si l’on se sent faible. Le lendemain matin, nous rompons le jeûne avec un fruit, un yaourt. D’ailleurs, déjeuner veut dire qu’on défait le jeûne de la nuit.

Le jeûne commence donc vraiment avec l’omission du premier repas, le soir ou le matin, et se termine selon une date choisie, ou au retour de la faim naturelle, après une dizaine de jours ou plus. Ce sont toujours les deux ou trois premiers jours qui sont les plus difficiles. La reprise alimentaire se fait en douceur, avec des jus de fruits et de légumes.

Il est souhaitable de manger plus léger et plus naturel la semaine qui précède le jeûne. Le café, la cigarette, le verre d’alcool, les épices sont à éliminer progressivement. Ainsi le sentiment de manque est moins pénible à l’entrée du jeûne. Donc, moins de viande, de fromage et de stress, et plus de fruits, de légumes et de paix, surtout les deux dernières journées. Le jeûne est un repos pour le corps, un investissement pour sa santé physique, psychologique et spirituelle. À nous de bien s’y préparer. La supervision d’un médecin est parfois recommandée. On peut aussi se renseigner en lisant plusieurs livres sur ce sujet.

Jeûner dans la joie et la confiance

Où jeûner? À la maison, dans un monastère, un lieu de retraite, une clinique de cure spécialisée? Cela dépend de chacun, de son temps et de son budget. Pour les bien-portants qui connaissent les bienfaits du jeûne, jeûner à la maison ne donne pas tant de soucis, mais cela exige une grande discipline personnelle. L’environnement est le même avec ses distractions, le frigo devient « la tentation », le silence est moins présent, le recueillement et la paix plus difficiles. On se rend vite compte que jeûner n’est pas seulement se priver de nourriture, mais de tout ce qui n’est pas essentiel à notre corps et à notre âme. Le jeûneur recherche le calme et non l’agitation, la sérénité et non les tracas, le repos et non l’excitation. Avis aux membres de la famille.

Mais c’est tout de même possible de bien jeûner à la maison, et il n’est pas interdit de prier ensemble, de baisser le son de la TV, de faire des promenades, d’éviter ce qui excite et encombre l’esprit inutilement, surtout avant le sommeil. Par contre, veillons à ce que notre jeûne n’embête pas trop les autres qui vivent avec nous. Je parle des jeûnes qui dépassent deux jours.

Je termine ce court texte avec les propos du Dr Parodi, disciple du grand jeûneur que fut Lanza del Vasto. Il résume en quelques mots ce que nous devons savoir avant d’entreprendre un jeûne de quelques jours.

"Voici les conseils que nous donnons d’habitude à ceux qui veulent entreprendre des jeûnes de plus de trois ou quatre jours; d’abord sur le plan médical : s’être exercé plusieurs fois à jeûner, un ou deux jours; trois ou quatre jours avant le jeûne, s’abstenir de tout produit animal (viande, poisson, graisse, œufs, fromage, lait et laitages); maintenir un transit intestinal normal avant le jeûne, mais les purgations nous semblent inutiles et même dangereuses; pendant la durée du jeûne il est normal de ne pas aller à la selle sauf les premier et deuxième jour; pendant le jeûne boire à sa soif, de l’eau pure seulement; savoir que les deux ou trois premiers jours sont souvent les plus difficiles : maux de tête, état nauséeux (quelquefois même vomissements), souvent lassitude physique et intellectuelle assez prononcée; cette dernière s’atténue ou disparaît lorsqu’on maintient son esprit occupé et que l’on se force à un travail léger; un jeûne de deux ou trois jours est presque toujours compatible avec un travail normal et est alors beaucoup mieux supporté; prendre garde à la reprise alimentaire : n’absorber d’abord qu’une nourriture légère et fluide (pendant un ou deux jours), puis reprendre progressivement son alimentation normale en modérant son appétit; en moyenne la durée de la réadaptation à l’alimentation normale est égale à la durée du jeûne.

Mais le plus important que ces conseils pratiques nous semblent être les dispositions spirituelles de celui qui jeûne. Dans une action non violente le jeûne doit être considéré comme une participation à la souffrance de notre prochain, comme un sacrifice offert à Dieu pour lui demander de nous purifier et nous éclairer, nous et ceux auxquels notre jeûne s’adresse, comme un moyen d’être plus soumis et plus attentif à la volonté de Dieu. Dans les jeûnes de courte durée le temps gagné par la suppression des repas doit être réservé pour la prière et le service des autres. Dans les jeûnes plus prolongés, comme dans une maladie, la fatigue peut être un obstacle à la prière ou au service des autres; celui qui jeûne fait alors plus profondément l’expérience de sa pauvreté et de son inutilité; mais il reste la valeur du sacrifice offert."
(Cité dans Redécouvrir le jeûne, Paris, Cerf, p. 302-303).

Pour aller plus loin, lire mon carnet de jeûne, Se purifier pour renaître. Presses de la Renaissance, 2004, 250 pages. Cliquez ici
Pour revoir l'émission, http://www.tou.tv/c-est-ca-la-vie/S2010E116 ou cliquez http://www6.radio-canada.ca/emissions/c_est_ca_la_vie/2010-2011/