École de prière (3) Comment prier? Cinq sentiers

Benoît XVI va quitter sa charge le 28 février, mais il n'abandonne pas l'Église, comme il le dit lui-même. Lors de sa dernière prière de l’angélus du 24 février, prononcée devant la foule réunie Place Saint-Pierre, il affirmait d’une voix émue: « Le Seigneur me demande de monter sur la montagne, de me consacrer encore plus à la prière et à la méditation. Mais ceci ne signifie pas abandonner l’Église. Au contraire, si Dieu me demande cela, c’est pour que je puisse continuer à la servir avec le même engagement et le même amour que jusqu’à maintenant, mais selon un mode plus adapté à mon âge et à mes forces. » Il terminait en disant : « Dans la prière nous sommes toujours proches ». 

C'est tout un exemple que le pape nous donne avant de partir, en insistant sur « le primat de la prière, sans laquelle tout l’engagement de l’apostolat et de la charité se réduit à un activisme ». En cette Année de la foi, il indique que l'oraison n’isole pas du monde, mais qu'elle conduit à l’action. Cette prise de conscience de l'importance de la prière confirme mon intuition d'avoir commencé une École de prière sur mon blogue.

Personne ne peut prier à ma place, même si plusieurs prient pour moi. J’aurais beau lire tous les livres sur la prière, suivre les meilleurs cours, entendre les plus grands maîtres de sagesse, la prière existe pour moi dès que j’en ai le désir et que je commence à prier. Elle s’offre à moi si je la laisse entrer dans ma maison. Très discrète, elle frappe à la porte pour m’accompagner partout. La seule chose à faire : lui ouvrir, comme le fait si bien Benoît XVI, et Jean-Paul II avant lui. C’est un don de Dieu qui s’accueille dans la foi en s’y rendant disponible, là où l’on est.

Alors comment prier? En priant, tout simplement. Nous avons vu au blogue École de prière (2) dix raisons essentielles pour prier. Voici maintenant quelques sentiers à explorer sur ces vastes chemins de la prière, au-delà des recettes qui ne s’appliquent guère ici, car elles ne peuvent pas convenir à tous. Tout d’abord, cinq sentiers de la prière : tu pries comme tu es, comme tu vis, comme tu crois, comme tu aimes et comme tu parles à un ami. Dans un blogue ultérieur, j’aborderai cinq supports à la prière : tu pries avec ton désir, ton corps, la Bible, la liturgie, le silence.

La prière est un dialogue familier entre un « je » et un « tu ». Pour demeurer dans le ton de ce dialogue, permets-moi de te tutoyer, ami lecteur qui navigue sur mon site et mon blogue. N’y vois pas là un manque de respect ou une intrusion dans ton intimité. Prier est quelque chose de si personnel, si simple, qu’il me semble plus facile de t’en parler comme on parle à un ami.

 1  Prie comme tu es

Prendre le chemin de la prière, c’est retourner vers Dieu qui t’aime tel que tu es. La foi et l’amour te guident plus sûrement sur ce chemin du retour que toutes les méthodes ou techniques qui peuvent être extérieures à toi. La meilleure méthode pour prier est la tienne, encore faut-il la découvrir. La meilleure technique, si technique il y a, est celle qui t’aide le mieux à libérer la prière qui est en toi.

Tu as une prière qui t’appartient et qui s’accorde à ton tempérament, actif ou contemplatif, à ton état de vie, célibataire ou marié. Tu n’as pas à copier la prière des autres. Elle varie selon les jours : demande ou louange, supplication ou action de grâces, vocale ou silencieuse. Qu’importe, tu pries à partir de ce que tu es, avec l’âge que tu as, avec tes joies et tes tristesses, avec ton histoire et ton expérience de vie. Tu pries à partir d’une image de Dieu qui est la tienne et qui est appelée à changer à mesure que tu grandis dans la foi.

Prie comme tu es. Tu es plus riche que ce que tu possèdes, plus beau que ce que tu vois, plus aimé que ce que tu sens, plus grand que ton propre cœur. Tu es unique et différent, ta prière aussi. Tu approches Dieu selon ton rythme, ton originalité, ta vérité. Tu es une parole de Dieu, donc un être d’exception. Tu es une icône de Dieu, donc un être de beauté. Ne l’oublie jamais lorsque tu pries, car Dieu t’a fait ainsi pour que tu puisses entrer en relation d’amour avec lui.

« Aimons-nous les uns les autres, puisque l’amour vient de Dieu. Tous ceux qui aiment sont enfants de Dieu, et ils connaissent Dieu. Celui qui n’aime pas ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour » (1 Jean 4, 7-8).

La prière me fait entrer dans cette connaissance de Dieu qui me donne de voir combien je suis digne d’être aimé, au cœur même de ma misère. Je le connais comme je suis connu, avec amour, car la prière m’enracine dans la profondeur de l’amour.  « Vous connaîtrez l’amour du Christ qui surpasse tout ce qu’on peut connaître. Alors vous serez comblés jusqu’à entrer dans la plénitude de Dieu » (Ephésiens 3, 19).

Tu te présentes donc devant Dieu en sachant qu’il t’aime tel que tu es. Sois certain qu’il te regarde toujours avec tendresse et compassion. Il ne s’arrête pas à l’apparence, mais à la fine pointe de ton cœur. Donne-toi la permission de le prier où tu es et tel que tu es, comme bon te semble, librement et simplement, avec un livre ou non. La prière est toujours possible où que l’on soit. Il suffit de le vouloir. Sois toi-même ! N’est-ce pas le plus beau cadeau que tu puisses faire à Dieu ?

2  Prie comme tu vis

La prière ne marche pas à côté de la vie, elle est dans la vie. Et comme la vie n’est pas parfaite, ma prière ne l’est pas non plus. Si j’attends les conditions idéales pour prier, je ne prierai jamais. La plus belle prière est celle que je vis aujourd’hui, dans les situations les plus diverses, parfois angoissantes : rater un examen, manquer une sortie sur l’autoroute, égarer mes clés, vivre un grand stress, traverser une épreuve, accompagner un enfant malade, et que sais-je encore.

Il m’est arrivé à ces moments-là de m’adresser au Seigneur pour lui demander son soutien, et cela m’a aidé à m’abandonner, à ressentir un calme intérieur. Cette prière imprévue, nourrie à même les préoccupations du moment présent, n’est pas de l’ordre du faire mais de l’être, c’est plus une attitude qu’une action. On peut la vivre partout comme une amitié, au fil des rencontres. C’est une prière de pauvre, fréquente et spontanée, simple et profonde, qui se nourrit à même la vie. La vie elle-même devient prière, même si l’on croit ne pas savoir prier.

La prière s’adapte aux circonstances de ta vie : que l’on soit sur un banc d’école ou au travail, à la maison ou sur un lit d’hôpital, sur la route ou en train, couché ou en plein air, joyeux ou triste, insomniaque ou travailleur de nuit. Elle est là dès que l’on prie. Invisible aux autres, visible en soi, elle prend ce qui fait ma vie et l’exprime au Seigneur sous forme de demandes et de louanges.

Peu à peu, on se l’approprie au fur et à mesure de notre croissance spirituelle. C’est un long apprentissage, qui demande de persévérer sans se décourager. C’est l’œuvre d’une vie.

3  Prie comme tu crois

Dis-moi comment tu pries et je te dirai quelle est ta foi ! La prière commence par un acte de foi. Elle est comme une flèche que tu lances vers le ciel ; plus ta foi est vivante, plus elle vole haut. Mais chacun ne croit pas en Dieu de la même façon, ni ne le prie de la même manière. L’image que l’on se fais de Dieu est en étroite relation avec l’éducation religieuse reçue ou non en famille, à l’école, dans la paroisse, la société, les mouvements. Elle est aussi tributaire des expériences spirituelles les plus diverses vécues jusqu’alors.

L’idée que l’on se fait de la prière est donc subordonnée à l’image que l’on a de Dieu. S’il est un être lointain et menaçant, la prière sera froide et craintive. D’ailleurs, on ne prie pas longtemps un Dieu qui semble indifférent à ce que l’on vit. Cette image d’un Dieu impassible est aux antipodes des grands textes bibliques de l’Ancien et du Nouveau Testament, où Dieu est présenté comme un amoureux qui parfume de joie sa créature. Ainsi se révèle-t-il au prophète Osée comme un époux fidèle qui ne cesse d’aimer. Même si son peuple est infidèle, le Seigneur lui pardonne et le prend comme une jeune épouse. Il refait son âme au désert de la prière :

« Je vais la séduire, je vais l’entraîner jusqu’au désert, et je lui parlerai cœur à cœur… Tu seras ma fiancée, et je t’apporterai la justice et le droit, l’amour et la tendresse ; tu seras ma fiancée, et je t’apporterai la fidélité, et tu connaîtras le Seigneur » (Osée 2, 16. 21-22).

Si je prie comme je crois, je crois aussi comme je prie. On a traditionnellement exprimé cela dans l’antique adage de Prosper d’Aquitaine, que l’Église a surtout appliqué à la liturgie : lex orandi, lex credendi, que l’on peut traduire par « la loi de la prière est la loi de la foi ». Tu pries de la manière dont tu crois. La prière est le miroir de la foi et de la vie spirituelle. Elle exprime le mieux ce qu’est la religion. Ainsi, dans ses formules, rites et symboles, la prière chrétienne, et d’autant plus la liturgie, reflète les vérités de la foi.

La foi se nourrit à partir d’un livre, comme la Bible, d’une tradition comme le judaïsme ou le christianisme, de témoins comme ceux et celles qui ont su partager leur amour de la prière. Tu continues la chaîne désirante des croyants de toutes les religions et sagesses qui ont prié avant toi. Comme chrétien, tu traverses le monde en puisant à l’héritage spirituel de l’Église qui irrigue tout le corps du Christ, dont tu es un membre dans son Esprit. Ta prière ne se replie pas sur elle-même, elle se greffe à la vigne du Christ. Tu es appelé à prier avec l’Église et en Église, pour que tu partages avec les gens qui t’entourent le vin de la nouvelle alliance. La joie et la paix en sont les signes indélébiles. Car il y a une joie profonde à croire et à prier, seul et avec d’autres. 

4  Prie comme tu aimes

Le sujet de la prière, c’est toi, mais son objet est Dieu qui t’a aimé le premier. Tu pries parce que tu es aimé de Dieu et tu lui réponds par l’amour. La prière est un dialogue secret et plein d’amour qui n’appartient qu’à toi et à Dieu. Il t’offre sa présence sans que rien n’y interfère, même pas tes faiblesses ; elles sont une occasion d’expérimenter sa miséricorde infinie. La prière est une noce où t’attend l’Époux, même si tout semble parfois bien aride et ennuyeux

Tu ne prieras pas toujours de la même manière, mais tu vas toujours prier comme tu aimes. Prier, c’est être en présence de Dieu en pensant à lui avec amour. Le bienheureux Charles de Foucauld disait souvent que plus tu aimes, mieux tu pries :

« Quel que soit le genre de vos prières si diverses, qu’elles soient muettes ou chantées, presque sans pensée ou très réfléchies, ce qui leur donne leur prix c’est l’amour avec lequel elles sont faites : pour tous ces genres de prière sans exception, pour tous les genres possibles, il reste éternellement vrai que la meilleure prière est celle où il y a le plus d’amour et que la prière est d’autant meilleure qu’elle est plus amoureuse » (Dans Un temps avec Charles de Foucauld, Cerf, 1998, p. 29).

Je reçois la prière comme un don de Dieu. C’est un appel que je dois chercher à connaître en aimant Dieu de tout mon cœur, de toute mon âme et de toute ma force » (cf. Deutéronome 6, 5). Et plus je prie, mieux j’aime, plus je connais Dieu, plus je pense aux autres. Le commandement d’aimer Dieu est toujours lié à celui d’aimer le prochain comme soi-même.

La prière nous montre que le véritable amour est bonté, patience, don de soi. Cet amour vrai consiste non pas à sentir que l’on aime, mais à vouloir aimer par-dessus tout. Même chose pour la prière : l’essentiel n’est pas de sentir que tu pries, mais de vouloir prier par-dessus tout. À un moment donné, on ressent dans la prière une certaine absence de l’amour de Dieu, mais cela ne signifie pas que Dieu est absent. Il nous amène sur les chemins de la sécheresse pour nous faire croître d’une manière plus sûre dans l’amour désintéressé. Cet amour est éternel, il ne finira pas, nous dit saint Paul dans son hymne célèbre : Il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout » (1 Corinthiens 13, 7). 

Les saints ont vécu cet amour-charité. Leur prière était un simple regard d’amour. Thérèse de Lisieux en est un exemple éloquent. Cela se passa dans la nuit du 2 septembre 1897, soit moins d’un mois avant sa mort. Elle est alitée à l’infirmerie du carmel. Sœur Geneviève se lève la nuit, comme elle le fait souvent, pour voir si elle ne manque de rien. Elle la trouve les mains jointes et les yeux levés au ciel. Elle lui conseille de dormir. Et Thérèse de répondre: «Je ne puis pas, je souffre trop, alors je prie». Sœur Geneviève lui demande ce qu’elle dit à Jésus. Elle lui répond: «Je ne lui dis rien, je l’aime.»

5  Prie comme tu parles à un ami

Dieu t’a créé de son regard poétique et il t’invite à la fête de la Création. Il t’a donné la parole pour que tu lui parles comme à un ami. N’est-ce pas cela prier ? S’entretenir avec lui, en toute amitié, comme deux amoureux qui sont bien ensemble. C’est peut-être plus difficile pour toi si tu n’as pas vu dès ta jeunesse des gens de ton entourage qui priaient et qui ont prié avec toi. Mais rien ne t’empêche, en ce moment-ci par exemple, de fermer les yeux et de dire en tes mots que tu crois en Dieu :

Seigneur, je crois en toi, apprends-moi à prier et à t’aimer. Tu me connais et tu m’aimes tel que je suis. Je t’offre ce que je suis et ceux qui me sont chers. Envoie ton Esprit, qu’il donne vie à ma vie. Je te loue pour ce que tu es, et merci pour ton amour infini.

Tu vois, c’est simple. Tiens-toi en sa présence comme un ami avec son ami. Il suffit de lui parler simplement, sans chercher dans les livres de belles prières, comme en témoigne la petite Thérèse : « Je dis tout simplement au Bon Dieu ce que je veux lui dire, sans faire de belles phrases, et toujours Il me comprend... (Histoire d’une âme, G 25r.) 

Je parle depuis que je suis tout petit, car je suis un être de désir et de relation. La prière expose ma parole à Dieu, au Christ. Tout l’intéresse, tout peut lui être dit. Ne te censure pas, il est capable d’en prendre, car lui seul t’écoute vraiment, même ton silence lui parle. Il est auprès de toi, il t’écoute et comprend ce que tu ressens. Raconte-lui ce que tu vis ou regarde-le en silence dans la foi. La prière, n’est-ce pas écouter Dieu qui parle par nos mots et nos silences autant par sa Parole et son silence ?

Parler à Dieu comme à un ami te révèle à toi-même. C’est comme si tu écrivais une lettre ; tu te dis en t’adressant à l’autre. Tu écoutes ton désir, tu es présent à toi-même. Même chose pour la prière. Tu te parles en parlant à Dieu, tu t’écoutes en l’écoutant, tu es présent en lui étant présent, tu t’éveilles à toi-même en t’éveillant à lui, tu te rapproches de toi et des autres en te rapprochant de lui qui est Amour. La prière nous révèle notre identité profonde d’enfants de Dieu et la mission d’amour qui est la nôtre. N’était-ce pas aussi la prière de Jésus ? Il priait souvent son Père avant d’entreprendre une action importante, comme monter à Jérusalem pour y souffrir sa Passion.

Les évangélistes montrent Jésus qui se retire seul, à l'écart, pour prier en silence son Père qui le regarde avec amour. Que dit-il à son Père? Peut-être la même demande qu’à la Samaritaine : « Donne-moi à boire » (Jean 4, 7). Ou peut-être le loue-t-il de révéler ses secrets aux petits. J’ai répondu à cette question d’un lecteur dans un article de mon blogue : Je n’ai pas appris à prier.

Nous ne connaissons pas vraiment le contenu de la prière de Jésus. En revanche, nous savons que pour lui la prière découle d’une attitude intérieure faite de foi et d’amour envers Dieu qu’il appelle Abba, « papa chéri ». Il nous trace ainsi la voie à suivre. 

Pour aller plus loin, je vous suggère: Guide pratique de la prière chrétienne (Presses de la Renaissance, 323 pages); Expérience de la prière (Parole et Silence, 140 pages).

Dernière audience de Benoît XVI
Poésie: La vie inexprimable

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