Journée mondiale de la poésie

21 mars, journée mondiale de la poésie. Pourquoi? Parce que la poésie est inutile comme l'amour, la beauté, l'art, donc nécessaire pour vivre. Ce n'est pas rentable et productif, sauf pour alerter les injustices, éveiller à la beauté, résister contre toute espérance. Poésie: lucidité d'une conscience, un souffle qui veut durer. Nous en avons bien besoin aujourd'hui. Pour vous accompagner en ce début de printemps, voici un peu de mon "art poétique", texte que l'on retrouve à la fin de mon recueil La vie inexprimable.

Accompagnement

Il me semble que « la vie inexprimable » de René Char, neuve et merveilleuse, renvoie comme en écho à la « vraie vie » de Rimbaud, à cet ailleurs rêvé dans l’absence, forme supérieure de présence : « J'écrivais des silences, des nuits, je notais l'inexprimable. Je fixais des vertiges » (Une saison en enfer). Le poète reste imbibé de cette vie offerte au grand vent que le mouvement manifeste plus que l’immobilité. Il la laisse entrer par les pores de la peau, le parfum imprégné dans l’âme, jusqu’à l’ivresse du voyage. Il fixe sur du papier la vie insaisissable pour mieux comprendre ce qui lui arrive en chemin : la dépossession de soi, l’étonnement de vivre, la connaissance de sa vérité intérieure, la révélation de l’infini.

Comment noter l’inexprimable si le silence ne tressaille pas dans des mots qu’on habite comme une maison ? On peut s’embarquer sur l’un d’eux et traverser la vie sans s’y noyer. « L’écriture ou la vie », clamait Jorge Semprun, en regardant le ciel pleurer les cendres de Buchenwald, à quelques pas de Weimar. Goethe aurait-il été assez dépris de lui-même pour fabriquer de la vie avec toute cette mort qui tombait comme de la neige ? Quand l’écriture sublime l’horreur, vient au secours de la vie, le verbe se fait chair, le cœur se purifie. On assiste alors à sa propre naissance. « L'écriture, si elle prétend être davantage qu'un jeu, ou un enjeu, n'est qu'un long, interminable travail d'ascèse, une façon de se déprendre de soi en prenant sur soi : en devenant soi-même parce qu'on aura reconnu, mis au monde l'autre qu'on est toujours. » (L'écriture ou la vie).

Écrire pour naître un peu plus chaque matin en donnant le sang de son langage, qu’il soit poésie liquide ou prose solide. Jean de la Croix m’a beaucoup aidé dans ce don. Il accède de nuit au vertige mystique de la parole, à la source d’une solitude sonore : « Je sais bien moi la source qui jaillit / et qui court mais c’est dans la nuit » (La source). Nuit obscure de l’âme enflammée d’amour qui cherche un je ne sais quoi que le cœur brûle d’obtenir : « Ô la bienheureuse fortune ! / Je sortis sans être aperçue, / Ma demeure étant pacifiée » (La nuit obscure). Le poète franchit un seuil en prenant l’étroit chemin du rien, en perdant de vue le but. Il revient de loin, dépossédé de ces terres inconnues, allant de commencement en commencement qui n’a pas de fin, sans altérer son flair de Dieu. « Abandonner tout chemin, c’est entrer dans le vrai chemin, et laisser son mode d’agir, c’est toucher le terme sans mode, qui est Dieu » (La Montée du Carmel). Seul dans sa descente, le rossignol du Carmel voit jaillir de la nuit obscure les feux de l'aurore. Le cantique spirituel de la vive flamme le blesse et le guérit en même temps. Ici, spiritualité et poésie marchent côte à côte dans l’incandescence de la vie inexprimable, parce qu’inépuisable. Cet accompagnement peut aussi s’accomplir avec la musique, la peinture, la sculpture, toute autre forme d’art qui crée de l’indicible, qui atteint quelque chose de profond en soi et qu’on appelle l’âme.

Est-il possible alors de donner une forme au silence, de rendre visible la blessure de l’invisible dans la résonance humaine du pays perdu où l’on peut tout concevoir en un instant d’amour ? « Nous sommes les abeilles de l’invisible », écrivait Rilke, « nous butinons éperdument le miel du visible pour l’accumuler dans la grande ruche d’or de l’Invisible ». Patrice de La Tour du Pin, un autre de mes éveilleurs, rappelle l’exigence de ce butinage dès l’ouverture de sa Quête de joie : « Tous les pays qui n'ont plus de légende / Seront condamnés à mourir de froid ». Grandeur de la poésie qui tente de dire la vie donnée et reçue, même si nous sommes en retard sur elle. Tentative vouée à l’échec, bien sûr, car le poème retourne à ce qui est indéfinissable en poésie, à l’ineffable d’une parole libre qui approche de la source sans l’épuiser. La poésie, comme tout art, prophétise ce qu’elle est impuissante à donner. Ce paradoxe attend la synthèse, oriente vers la plénitude, appelle la foi, féconde la vie mystique. La soif suffit, l’indicible demeure.

« La beauté sauvera le monde », avait écrit Dostoïevski. La fragilité du poème me ramène au poids de l’ange, à mon propre enfantement. Suzanne Jacob le dit autrement en méditant sur les anges de la sculpteure Muriel Englehart : « L’esquisse d’un geste, le souffle, la légèreté, l’entière attention, le vif, l’alerte, ce qu’ils offrent est ce que chacun reçoit ». (La part sans poids de nous-mêmes). Cette naissance à moi-même épouse le travail d’écriture : élaguer le superflu, alléger la contrainte, traduire ce qui remue dans les êtres et les choses, écouter le désarroi d’un monde que l’on veut rendre plus poreux à la lumière. Car les mots existent aussi pour graver dans le temps l’intraduisible. Tant de bouts d’histoire nous échappent.

Chaque nouveau recueil me fonde dans l’existence, à la suite d’amis poètes qui utilisent les mots sans les user, forent l’obscur réel jusqu’à la l’illumination de l’union. Ces compagnons chercheurs, solidaires de la vie souveraine, partagent une parole qui devient cri, chant, poème. Je fais acte de présence avec eux en transmettant la part de merveilleux qui m’habite. J’écoute les sensations, intuitions, pressentiments, émanations qui montent de mon univers intérieur. Je garde la féconde tension entre parole et silence, absence et présence, vie et mort. J’entends au loin l’appel du mystère inatteignable, « commune présence » qui ouvre sur un horizon unifié et son au-delà.

J’écris parce que je ne sais pas. J’écris pour désapprendre ce que je crois savoir. J’écris pour suggérer l’inexprimable au cœur du réel, l’inépuisable beauté qui fait du bien. Les mots sont des matériaux simples qui aident à voir le sens, à rester à l’affût de l’inattendu. Quand deux se font signe dans un même vers, se rencontrent pour la première fois, alors c’est l’éblouissement. Le poème s’inscrit dans ma chair, produit autre chose que ce qui est écrit. Il éveille des sensations à l’aide d’une alliance de sons, communique des idées par des images, comporte une part d’incantation qui étourdit la raison. Le poème vit par lui-même. Il charme.

Poésie : lucidité d’une conscience, d’une résistance, d’une espérance. Poésie : désir d’une vie, d’une transmission, d’une communion. Fragilité d’un souffle qui veut durer au-delà des mots, des sons, des images, des idées. 

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