Notre soeur la mort

C’est une sœur parfois bien douce, la mort, qui voyage invisible à nos côtés. Mystérieuse et non absurde, elle arrive à son heure, souvent la moins attendue. Elle fait son entrée sur la scène de notre vie et nous joue son tour de passe-passe. Ce n’est pas elle qui prend la vie donnée et accueillie. Thérèse d’Avila, femme de désir et d’oraison, le savait : « Ô mort, je ne sais pas comment on peut te redouter, puisque c’est en toi qu’est la vie ! » Pour le cinéaste Woody Allen, l’approche est différente : « Je n’ai pas peur de la mort, je désire seulement ne pas être là quand elle viendra ».

Accepter sa mort

Lors d’une conférence sur la mort en juillet 2008, je demandai aux participants ce qu’ils feraient s’ils leur restaient une heure à vivre. Les réponses furent diverses et pleines de vie. En voici quelques-unes : « Je réunirais mon épouse et mes enfants et je leur dirais combien je les aime. Je me recueillerais dans le silence et je prierais. Je ferais exactement ce que je fais en ce moment. Je ne sais pas, la question est trop abstraite et hypothétique. Je téléphonerais à quelqu’un pour lui demander pardon. Je prendrais un verre de vin au soleil. Je m’arrangerais pour que tous mes papiers soient en ordre, surtout mon testament et les arrangements funéraires. J’irais me coucher pour ne pas inquiéter mes proches ».

La mort est mystérieuse et silencieuse. Il est facile d’en parler lorsque nous ne la voyons pas près du lit. Elle arrive souvent à l’improviste. On l’entend parfois venir à petits pas, pour soi ou pour les autres, dans l’infini d’une absence, d’une présence. Elle nous force à aller au-delà des apparences, nous fait entrer dans les profondeurs de notre âme, nous ouvre une fenêtre au soir de la vie. Elle donne à l’heure sa densité d’amour ou de rancoeur. De temps à autre, nous chantons pour l’apprivoiser dans le noir ; à un autre moment, le croyant sait que par elle il verra Dieu.

La mort est le silence après le saut, le baume sur les yeux, le soleil sur la neige, le pont au-dessus du tourbillon, la paix après le combat, le deuil de l’éphémère, l’accomplissement de la vie. Par elle, nous nous élançons hors du temps, nous tombons dans les bras de Dieu, nous rentrons enfin chez soi, dans notre maison, avec cette part secrète de soi-même que personne ne connaît ici-bas.

La mort est une force non maîtrisée. Elle semble nous détruire sur le chemin du retour. Mais elle transforme tout en fruits, surtout lorsque nous nous élevons au-dessus d’elle par l’amour et que nous faisons de l’inévitable dépouillement le don volontaire de notre pauvreté. Elle est l’artiste qui crée du neuf si nous offrons ce que nous devenons. Nous pouvons la traverser par le souffle de l’Esprit qui rassemble les ossements desséchés dans la vallée de nos larmes.

Plein de vie dedans

Des poètes ont chanté la mort comme une amie attendue. Pour Félix Leclerc, la mort est grande et belle, « il y a plein de vie dedans ». Pour Léo Ferré, la mort est délivrance, elle est « sœur de l’amour ». J’en ai moi-même parlé dans le recueil L’ensoleillé et le récit Fraternelle souvenance qui évoquent les derniers moments de mon beau-père vécus comme une nouvelle naissance : « Nous lui avons fermé les yeux pour que les nôtres s’ouvrent sur sa naissance ». Thérèse de Lisieux avait écrit quelques mois avant sa mort : « Je ne meurs pas, j’entre dans la vie ».

Que de saisons pour apprendre à vivre et à mourir, à prier et à aimer ! Que de passages pour assumer sa propre naissance et advenir à son humanité ! La foi chrétienne nous dit que Dieu a pris le risque de l’amour en prenant chair de notre chair pour que nous accédions à sa naissance en nous par la mort et la résurrection de son Fils. La mort elle-même crie victoire, délivrée du trou noir qui la retenait captive. Son chant palpite dans l’invisible des tombeaux. Il se lève victorieux sur les cimetières de novembre. Ainsi, nous pouvons reprendre le Cantique de frère Soleil, de saint François d’Assise : "Loué sois-tu, mon Seigneur, pour notre sœur la mort corporelle". 

Pour aller plus loin, Les défis de la soixantaine, Presses de la Renaissance, p. 129-145.

Ce n'est pas la fin du monde
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