Saint Paul par lui-même

Et si Paul de Tarse se présentait lui-même en ce 25 janvier où l'Église catholique célèbre sa conversion. C'est facile à imaginer puisqu'il s'exprime souvent au "je" dans ses épîtres. Je n'ai qu'à cueillir ces perles biographiques. En voici des extraits tirés du dernier chapitre de mon livre Jésus raconté par ses proches.

Je suis Juif, né à Tarse en Cilicie, mais j’ai grandi à Jérusalem. Circoncis dès le huitième jour, j’appartiens à la race d'Israël, de la tribu de Benjamin. Hébreu fils d'Hébreux, c'est aux pieds de l’illustre rabbi Gamaliel que j'ai été formé à l'exacte observance de la Loi de nos pères. Quant à la Loi, j’étais un pharisien ; quant au zèle, un persécuteur de l'Église ; quant à la justice que pouvait donner la Loi, un homme irréprochable. Mais tous ces avantages dont j'étais pourvu, je les ai considérés comme un désavantage à cause du Christ.

Il a tout mis à l’envers dans ma vie, ou à l’endroit. Comment ai-je pu prendre son enseignement au pied de la lettre, à contre-courant des mouvements spontanés de ma culture, si lui-même ne m’avait pas séduit pour vivre en moi plus que moi-même ? Moi, impeccable dans la pratique des commandements, sûr de la vérité, m'illustrant par mes progrès dans le judaïsme, j’ai été retourné par la grâce du Christ ressuscité sur le chemin de Damas. Depuis ce jour, j’aspire à lui devenir conforme dans sa mort, afin de parvenir si possible à ressusciter d'entre les morts. Je me considère de la lignée des apôtres, duquel je suis le plus petit, car je les ai persécutés avant ma conversion.

Je n’étais pas un pécheur de grand chemin, un mécréant, qui menait une vie dissolue. J’appartenais à deux cultures, la foi juive et la culture hellénistique, d'où mon double nom de Saul (juif) et Paulos (grec). Je ravageais l'Église, allant de maison en maison, pour en arracher hommes et femmes et les jeter en prison. Je haïssais les disciples de Jésus, par fidélité à la Loi de mes pères. Un jour, j’allai trouver le grand prêtre et lui demandai des lettres pour les synagogues de Damas, afin que, s'il s’y trouvait quelques adeptes de la Voie, hommes ou femmes, je puisse les amener enchaînés à Jérusalem.

Telle était ma mission : détruire les chrétiens hérétiques qui s'en prenaient au temple et à ses usages. J’étais convaincu que la persécution de la secte chrétienne plaisait au Dieu de mes pères. Je surpassais en zèle bien des compatriotes de mon âge. J’ai même approuvé la lapidation d'Étienne.

Me voici donc en route vers Damas avec des compagnons pour extirper les chrétiens des synagogues. Tout à coup, vers midi, c'est la révélation, brutale, immédiate, totale. Une lumière venue du ciel m'enveloppe de son éclat, une lumière aveuglante qui prend la forme d'un appel intérieur. Je tombe à terre, regarde la lumière, j’entends une voix qui me dit en hébreu: « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu ? »

« Qui es-tu, Seigneur ? »

« Je suis Jésus, celui que tu persécutes. Relève-toi et entre dans la ville : on te dira ce que tu dois faire. »

Mes compagnons de route s’étaient arrêtés, muets de stupeur : ils entendaient la voix, mais ils ne voyaient personne. Je me relevai de terre, mais je ne voyais rien. Ils me prirent par la main pour me faire entrer à Damas. Pendant trois jours, je fus privé de la vue et je restai sans manger ni boire. Il se fit tout un ménage dans mes pensées. Je me disais que Jésus le crucifié était donc vivant en Étienne, en ces chrétiens qui parlaient de résurrection. Je me rendais compte que je le persécutais en m’acharnant contre eux.

Conversion Paul

Il y avait à Damas un disciple nommé Ananie. Dans une vision, le Seigneur lui avait dit : « Lève-toi, va dans la rue appelée rue Droite, chez Jude : tu demanderas un homme de Tarse nommé Saul. Il est en prière. Ananie partit donc et entra dans la maison. Il m’imposa les mains en disant :

« Saul, mon frère, celui qui m’a envoyé, c’est le Seigneur, c’est Jésus qui t’es apparu sur le chemin par lequel tu venais. Ainsi, tu vas retrouver la vue, et tu seras rempli d’Esprit Saint. »

Je passai quelques jours à Damas avec les disciples et, sans plus attendre, je proclamais Jésus dans les synagogues, affirmant que celui-ci était le Fils de Dieu. J’étais passé de la nuit à la clarté. Tout mon être en tressaillait de joie. J’étais pris, empoigné par ce Jésus qui avait été à peine plus vieux que moi. Ma vie se résumait à lui, le Ressuscité, et mourir représentait un gain. Je l'annonçai tout d'abord en Syrie, puis aux confins de l'Asie Mineure hellénisée et en Europe. Je poursuivais ma course pour tâcher de le saisir, ayant été saisi moi-même par son amour et son pardon.

La révélation de Damas opéra un tournant dans ma vie et dans celle de la jeune Église. Le Christ avait fait disparaître en moi le voile qui me cachait le sens plénier de l'Ancien Testament. De zélateur de la Loi et de persécuteur des chrétiens, j’étais devenu le défenseur de la foi au Christ ressuscité et le proclamateur de l'Évangile du salut que j’avais reçu par pure révélation de Jésus lui-même. Je me dépossédais de moi-même pour me centrer sur le Christ. J’acceptais de tout perdre afin de le gagner, et d'être trouvé en lui. Me considérant comme le dernier des témoins de Pâques, je transmettais à mon tour ce que j’avais reçu et qui se résumait à ceci : nous sommes au Christ et le Christ est à Dieu. Je ne cessais de rendre grâces au Dieu Père de nous avoir donné son Fils, comme je l’ai écrit aux fidèles de Colosses.

Ébloui par ce premier-né d’entre les morts, je n'avais plus le même regard sur moi-même, le monde, Dieu, la sainteté. Je recherchais les choses d’en haut, là où se trouvait le Christ, assis à la droite de Dieu. Ma vie était désormais cachée avec le Christ en Dieu. J’acceptais en son nom d'être petit, pauvre, fragile, humble, imparfait, démuni, me glorifiant sans cesse dans mes faiblesses, car, lorsque j’étais faible, c'est alors que j’étais fort. 

Ce retournement pascal m’a fait prendre le bon tournant de la grâce sur la route du Christ et des hommes. Oubliant le chemin parcouru, j’allais droit de l'avant, tendu de tout mon être, et je courrais vers le but, en vue du prix que Dieu m’appelait à recevoir là-haut, dans le Christ Jésus. Je partais en ambassade pour le Christ, me présentant aux Romains comme l'apôtre des nations, le serviteur du Christ Jésus, apôtre par vocation, mis à part pour annoncer l'Évangile de Dieu. Homme de terrain, j’ouvrais le christianisme à toutes les nations, l'amenant du milieu juif au monde gréco-romain. Je me faisais tout à tous, à cause de l'Évangile de la miséricorde. Malheur à moi si je n'annonçais pas l'Évangile.

Bâtisseur de communautés, je n’étais à la charge de personne, travaillant, comme Priscille et Aquilas, à la fabrication de tentes. Ma préoccupation quotidienne : le souci de toutes les Églises. J’étais faible avec les faibles, comme le Christ l’avait été sur les routes de la Palestine. Je me donnais en exemple pour entraîner mes frères et sœurs vers la vérité du Christ. Je voulais qu’on imite mon amour jaloux pour lui. J’avais cette assurance que l'amour du Christ ne me serait jamais enlevé, même au sein des pires dangers. J’en ai témoigné aux Corinthiens :

« Cinq fois, j’ai reçu des Juifs les trente-neuf coups de fouet ; trois fois, j’ai subi la bastonnade ; une fois, j’ai été lapidé ; trois fois, j’ai fait naufrage et je suis resté vingt-quatre heures perdu en pleine mer. Souvent à pied sur les routes, avec les dangers des fleuves, les dangers des bandits, les dangers venant de mes frères de race, les dangers venant des païens, les dangers de la ville, les dangers du désert, les dangers de la mer, les dangers des faux frères. J’ai connu la fatigue et la peine, souvent le manque de sommeil la faim et la soif, souvent le manque de nourriture, le froid et le manque de vêtements, sans compter tout le reste. Qui donc faiblit, sans que je partage sa faiblesse ? Qui vient à tomber, sans que cela me brûle ? »

L’amour du Christ consumait mon cœur. Cet amour n'était pas extérieur à moi, c'était l'âme de mon âme, ce qui me faisait vivre, parler, agir. Ce n'est plus moi qui vivais, mais le Christ qui vivait en moi. Je me laissais transformer par lui tout en m’identifiant à l'Église, son corps et son peuple. J’étais tellement saisi par le Christ que j’expérimentais l'infinie tendresse de Dieu dans mon quotidien, loin de toute abstraction. Cette expérience m’a déjà mené au troisième ciel, où j’entendis des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme de redire. Comment raconter l’inexprimable dans la finitude de ma chair ?

Je préférais me glorifier de mes faiblesses que de mes extases, de peur qu'on ne fasse de moi une idée supérieure à ce qu'on voyait en moi ou à ce qu'on entendait dire. Cette humilité découlait de l'abaissement même du Christ qui s’était fait obéissant jusqu'à la mort sur une croix. Il choisissait ce qu'il y avait de faible et de fou dans le monde pour confondre les forts et les sages. Pour ne pas m’enorgueillir, il m’a été mis une écharde en la chair. Ainsi, je me réjouissais quand j’étais faible pour que le Christ prenne toute la place. Je contemplais comme en un miroir sa gloire ; je me tournais vers sa lumière pour la réfléchir à visage découvert. J’étais transformé en cette même image, allant de gloire en gloire dans l’Esprit Saint.

J’étais une création nouvelle dans le Christ : l'être ancien avait disparu, un être nouveau était là. Il suffisait de me laisser saisir par le Christ sous la mouvance de l'Esprit, là était la liberté. J’avais d’ailleurs revêtu le Christ par le baptême. Ce n’était pas une simple transformation extérieure, comme on change d’habit, mais une recréation en Christ. Mon corps était devenu le temple de Dieu puisque son Esprit habitait en moi. Les dons étaient variés, mais c’était le même Esprit qui agissait.  Ainsi, il n'y avait ni Juif ni Grec, ni esclave ni homme libre, ni homme ni femme ; car tous nous ne faisions qu'un dans le Christ Jésus. L'amour de Dieu se répandait dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous était donné. Il fortifiait en chacun l'homme intérieur, enracinant les fidèles dans l'amour du Christ qui régénérait le monde et surpassait toute connaissance.  

J’avais connu Dieu par la Loi de mes pères, maintenant je le connaissais par cet amour même qui venait de la croix du Christ, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui étaient appelés, Juifs et Grecs, c'était le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui était folie de Dieu était plus sage que les hommes, et ce qui était faiblesse de Dieu était plus fort que les hommes.

J’ai écrit plusieurs lettres aux différentes églises qui étaient à Thessalonique, Corinthe, Rome, Colosses, Philippes, Galatie, Éphèse. Je témoignais de l’insondable richesse du Christ en des écrits de circonstances, en réponse à des situations concrètes. La communauté elle-même était une lettre du Christ remise à mon soin, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les cœurs. J’exhortais à vivre dans le Christ, de l'Esprit, en Église, ce qui me valut d’écrire mon hymne à l’amour, à l’image de ce que Jésus a vécu :

 « J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien. L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ; il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ; il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ; il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout. L’amour ne passera jamais. »

Le Christ a libéré ma liberté en la lançant sur les chemins inattendus de l'Esprit Saint, pour la grande aventure de la sainteté, c'est-à-dire de l'amour. La joie n'a pas été le moindre des fruits de l'Esprit. Elle m’a visité et m’a touché jusqu’à ma captivité à Rome. J’ai été arrêté plusieurs fois avant d’être décapité sous Néron. J’ai été configuré au Christ jusque dans sa mort, mais pas sur la croix, en raison de ma citoyenneté romaine. Qu’importe ! La mort m’a ouvert le chemin de la vie éternelle avec le Père, le Fils et l’Esprit. Je ne pouvais que chanter pour les générations à venir : « Ô mort ! Où est ta victoire ? »

Que dire de plus ? Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous ? Il n’a pas épargné son propre Fils, mais il l’a livré pour moi, pour nous tous : comment pourrait-il, avec lui, ne pas nous donner tout ? Que dire de plus ? Rien ne pourra nous séparer de l’amour de Dieu qui est dans le Christ Jésus notre Seigneur. 

Tiré de Jésus raconté par ses proches (Parole et Silence / Novalis), p. 195-205.
Les saints, ces fous admirables.

28 janvier: saint Thomas d'Aquin (1225-1274)
Livre: La miséricorde, clé de la vie chrétienne

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