Le blogue de Jacques Gauthier

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Rencontre avec sainte Marie Madeleine

Le 22 juillet, l'Église fait mémoire de sainte Marie Madeleine. Selon le désir du pape François, sa mémoire liturgique a été élevée au rang de fête dans le calendrier romain. Un décret a été signé en ce sens au Vatican le 3 juin 2016. La célébration liturgique de cette femme aura désormais le même caractère festif réservé à la célébration des apôtres.

Marie Madeleine est la première à rencontrer le Christ ressuscité, la première à lui rendre témoignage devant les Apôtres. C'est pour cela qu'on l'a appelée «l'apôtre des Apôtres». Je lui laisse la parole, à la suite de ma méditation des évangiles que l'on retrouve dans Jésus raconté par ses proches (Parole et Silence-Novalis, 2015).

Je ne faisais pas partie du groupe des Douze, mais cela ne m’a pas empêché d’être très proche de Jésus. Il est venu me chercher loin, le Fils de l’Homme inespéré, pour me délivrer des démons et des passions qui m’enchaînaient à d’autres ports. Sa parole m’a soufflé le cœur à l’ombre des palmiers de Magdala. J’ai rejoint le groupe des femmes-disciples pour le suivre avec ses apôtres. J’ai pleuré sur son corps ensanglanté à la croix, à côté de la mère immaculée. De grand matin, j’ai enjambé l’aurore au tombeau. Je l’ai vu et reconnu quand il a prononcé mon nom. C’est ainsi que j’ai été la première à témoigner de sa résurrection aux disciples incrédules, devenant ainsi l’apôtre des Apôtres.

On m’appelait la Madeleine. Je vivais à l’extérieur de moi-même. Je m’engouffrais dans le plaisir éphémère de la chair pour échapper à mon âme qui s’affaissait avant le corps. C’est tellement délicat, imperceptible, une âme qui se meurt, comme une fleur flétrie au jardin, une source tarie dans la forêt, une flamme éteinte au bord du lit. Il fallait quelqu’un pour la ranimer.

Jésus ne m’a pas jugé. Il est venue me chercher par ses paroles de bonté, moi sa brebis perdue. Alors qu’il avait été invité à manger chez un pharisien, j’entrai dans la maison. Je me dirigeai vers Jésus et m'agenouillai près de ses pieds. Je posai par terre un flacon d’albâtre en forme d’amphore contenant un parfum. J’enlevai le voile de ma tête ainsi que les bagues de mes doigts et je pris dans mes mains les pieds de Jésus en délaçant ses sandales. Je les mouillai de mes larmes, les essuyai avec mes cheveux, les couvris de baisers et je répandis sur eux le parfum. Jésus tourna lentement la tête et fixa sur moi son regard de pardon. Je pleurai de repentir. Il dit au pharisien Simon :

« Tu vois cette femme ? Je suis entré dans ta maison, et tu ne m’as pas versé de l’eau sur les pieds ; elle, elle les a mouillés de ses larmes et essuyés avec ses cheveux. Tu ne m’as pas embrassé ; elle, depuis qu’elle est entrée, n’a pas cessé d’embrasser mes pieds. Tu n’as pas fait d’onction sur ma tête ; elle, elle a répandu du parfum sur mes pieds. Voilà pourquoi je te le dis : ses péchés, ses nombreux péchés, sont pardonnés, puisqu’elle a montré beaucoup d’amour. Mais celui à qui on pardonne peu montre peu d’amour. » (Lc 7, 44-47).

marie madeleine

Jésus a pardonné tous mes péchés. Il m’a dit : « Ta foi t’a sauvée. Va en paix ! » (Lc 7, 50). Je n’étais plus une prostituée, mais une femme repentie, assoiffée d’amour vrai, une âme pardonnée que la grâce divine avait épousée. J’étais passée de la mort à la vie, des ténèbres à la lumière.

En traversant les villages de la Galilée avec Jésus et ses disciples, je subissais les humiliations des gens qui m’avaient connue. J’affrontais le mépris de mes anciens amants, l’hostilité grandissante des pharisiens, l’incompréhension de quelques apôtres. Vêtue sobrement, j’endurais tout pour l’amour du Maître. Cela me fortifiait intérieurement. J’acceptais d’éclairer comme une petite lampe au lieu de briller comme une étoile, car c’était lui la lumière du monde qui chassait les ténèbres de ma vie.

Mon caractère passionné était le même, mais orienté pour le service du Bien-Aimé. J’étais aussi déterminée dans le bien que je l’avais été dans le mal. J’avais retrouvé ma nature profonde de fille du Père, ce que les autres ne voyaient pas. Ils critiquaient Jésus de me faire une place parmi ses intimes. J’avais choisi la meilleure part, faisant ma demeure dans sa Parole. Il avait apaisé la tempête qui déferlait jadis dans mon corps pour faire de ma vie une pêche miraculeuse.

Jésus dérangeait. Il était le Messie doux et humble de cœur; ce n’était pas ce que de nombreux Juifs attendaient. Il n’était pas venu nous délivrer des Romains mais du péché et de la mort. Son royaume n’était pas temporel mais spirituel. Quand à Jérusalem on l’a entendu dire : « Détruisez ce temple et en trois jours je le relèverai »; les grands prêtres décidèrent de le tuer. Lui parlait du temple de son corps, mais avant sa résurrection, il y avait la croix.

Jésus a été trahi par son apôtre Judas. Il a été accusé en secret, torturé. Je l’ai suivi du mieux que j’ai pu durant sa Passion. J’étais là sur le Calvaire quand on l’a crucifié et qu’il rendit le dernier souffle. J’étais là avec Jean, soutenant Marie entre mes bras. J’ai ramassé les clous et la couronne d’épines avec les autres femmes. Nous sommes descendus vers le tombeau, laissant la croix nue, au milieu des deux larrons qui mouraient. J’étais là lorsqu’on a déposé Jésus dans le tombeau de Joseph d’Arimathie. J’ai communié à l’immense désolation de sa mère qui nettoyait le corps de ses larmes, ce corps de Dieu qui avait connu tout de l’homme, sauf la faute consommée. Les blessures du fils et de la mère ont guéri les nôtres.

Le premier jour de la semaine, je me rendis au tombeau de grand matin. J’avais préparé les aromates avec d’autres femmes par pure tendresse et piété, retardant ma séparation avec le Maître pour mieux vivre mon deuil. Je voulais l’embaumer comme un roi, ce qu’il était, moi qui lui avais si souvent oint les pieds. Ma foi en sa résurrection était plus forte que la peur. Mon âme frémissait d’un amour intact à le revoir. Qu’elle ne fut pas ma surprise de voir les gardes endormis et la pierre enlevée du tombeau. Je courus donc trouver Simon-Pierre et l’autre disciple, celui que Jésus aimait, et je leur dis : « On a enlevé le Seigneur de son tombeau, et nous ne savons pas où on l’a déposé. » (Jn 20, 2)

Pierre partit donc avec Jean pour se rendre au tombeau. Ils couraient tous les deux ensemble, mais l’autre disciple courut plus vite et arriva le premier. J’avais dit la vérité, Jésus n’y était pas. Ils n’avaient pas compris que, selon l’Écriture, il fallait que Jésus ressuscite d’entre les morts. Ensuite, ils retournèrent chez eux, là où j’irai leur apporter la bonne nouvelle.

Obsédée par ma quête du corps de Jésus, je ne savais plus quoi penser. Conduite par l’amour, je le cherchais autour de moi, tout en pleurs, déçue de ne pas pouvoir vivre pleinement le rite de l’ensevelissement. En plus de sa mort, j’avais perdu son corps. Je me penchai vers le tombeau et là j’aperçus deux anges vêtus de blanc, assis l’un à la tête et l’autre aux pieds, à l’endroit où avait reposé le corps. Je luttais tellement dans ma folie d’espérer, que je les regardais hébétée, sans trop m’étonner de leur présence, ni de savoir ce qu’ils faisaient là. Ils me demandèrent : « Femme, pourquoi pleures-tu ? » (Jn 20, 13)

N’ayant aucune crainte de leur parler et ne leur demandant même pas qui ils étaient, je leur répondis en pleurs : « On a enlevé mon Seigneur, et je ne sais pas où on l’a déposé. » (Jn 20, 13

Ayant dit cela, je me retournai vers le jardin tout en fleurs ; j’aperçus un homme très beau qui se tenait là, mais je ne savais pas que c’était Jésus. J’étais trop aveuglée par ma douleur, de plus la résurrection avait transformé le Maître. Il me dit avec pitié : « Femme, pourquoi pleures-tu ? Qui cherches-tu ? » (Jn 20, 15)

Le prenant pour le jardinier, je répondis qu’on avait prit le Seigneur Jésus, mon amour. « Si c’est toi qui l’as emporté, dis-moi où tu l’as déposé, et moi, j’irai le prendre. » (Jn 20, 15).

Alors, j’entendis mon nom : « Marie ! » M’étant retournée, je reconnus la voix du bon pasteur, moment fugitif de sa parole qui m’atteignit au plus intime de l’âme. Je lui répondis, en y mettant tout mon cœur: « Rabbouni ! ».

J’ai voulu le toucher, lui tendre mes bras pour le retenir, baiser ses pieds, mais sa résurrection annonçait la fin de la rencontre physique. Mon Seigneur n’était plus accessible comme il l’était de son vivant, même si mes yeux de chair reconnaissaient son corps glorieux. Désormais, la foi sera mon seul guide. Je le chercherai à la lueur de cette lumière intérieure, si nécessaire pour aimer en vérité. La relation entre nous s’approfondira. C’est ce que laissait entendre Jésus lorsqu’il me dit : « Ne me retiens pas, car je ne suis pas encore monté vers le Père. Va trouver mes frères pour leur dire que je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu. » (Jn 20, 17)

Marie Madeleine 3

Je ne l’ai pas retenu, mais j’ai tenu à lui jusqu’au bout. Comment saisir celui qui vous saisit ? Il me donna la mission d’aller vers ses « frères », parce que nous étions tous enfants d’un même Père. Je courus dans la légèreté de ce premier matin de Pâques, fébrile, comme si c’était le premier jour où Dieu créa la lumière. J’annonçai aux disciples la bonne nouvelle qui brûlait mon cœur d’une joie inconnue : « J’ai vu le Seigneur ! »  (Jn 20, 18)

Ils ne m’ont pas cru. Marie d’Alphée, Marthe et Jeanne avaient également vu, à un autre moment, l’ange du Seigneur qui leur avait dit que Jésus était ressuscité. Les apôtres pensaient que c’étaient des radotages de femmes. Mais moi, j’étais convaincue que c’était le Seigneur. Je l’avais vu, il m’avait parlé, il avait enlevé mon amertume, la transformant en larmes de joie.

Durant sa vie publique, le Christ était limité dans le monde, mais plus maintenant. Tout était changé. La mort n’avait plus le dernier mot. Je ne pouvais pas encore comprendre dans ma chair toute la nouveauté de cette révolution. Ma foi au Christ ressuscité était gage de ma propre résurrection. Face à la mort, il n’y avait que lui, le Vivant, qui me recréait sans cesse dans son amour infini. Quelle autre voie pouvais-je prendre sinon celle de l’amour ? Amour si je rendais service en son nom, si j’évangélisais, si je méditais sa parole, si je souffrais, si je mourais. Aimer, c’était dans ma nature, maintenant c’était mon seul exercice, jusqu’à l’absolu de l’amour du Christ. J’avais été créée pour m’abandonner à cet amour miséricordieux.

Après la disparition de Jésus, les persécutions contre les disciples de Jésus devinrent de plus en plus violentes. Les apôtres annoncèrent ailleurs la Bonne Nouvelle. Moi, je me retirai dans une grotte, cherchant mon bien-aimé dans une vie de pénitence et de prière. Mon désir grandissait à la mesure de l’attente de l’Époux que je ne pouvais pas saisir pleinement ici-bas. Plus que d’attendre ma propre résurrection, je vivais déjà en ressuscitée.

Je reconnaissais mon Seigneur à sa lumière enfouie dans mon cœur, même si c’était dans la nuit de ma foi. Je ne sortais de ma réclusion que pour contempler en silence les traces de sa beauté qu’il avait déposées un peu partout dans la création. Je disais à ceux que je rencontrais les mots de l’épouse du Cantique :

« Sur mon lit, la nuit, j’ai cherché celui que mon âme désire ; je ne l’ai pas trouvé. Oui, je me lèverai, je tournerai dans la ville, par les rues et les places : je chercherai celui que mon âme désire. Ils m’ont trouvée, les gardes, eux qui tournent dans la ville. À peine les avais-je dépassés, j’ai trouvé celui que mon âme désire : je l’ai saisi et ne le lâcherai pas. Je vous en conjure, filles de Jérusalem, par les gazelles, par les biches des champs, n’éveillez pas, ne réveillez pas l’Amour, avant qu’il le veuille. » (cf Cantiques des cantiques 3, 1- 5).  

Chaque jour m’apportait un chant nouveau pour l’Ami. Je brûlais les heures dans le cœur à cœur amoureux de la prière, attentive au mystère de la présence. Je me souvenais qu’un matin j’avais baigné mes yeux dans les siens en voulant retenir ses pieds à la terre. Il s’était esquivé dans un pas de danse pour monter vers le Père, m’indiquant l’unique patrie.

Le jour où j’entrai dans la vie, Jésus m’a pris avec lui au banquet des noces éternelles. J’avais longtemps espéré ce moment, à genoux, plongée dans l’adoration. Mais je suis morte debout, en état de résurrection, pour mieux m’envoler et l’étreindre à perdre pied.

Tiré de Jacques Gauthier, Jésus raconté par ses proches, Parole et Silence / Novalis, septembre 2015, 225 pages, 16 €.

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