Le blogue de Jacques Gauthier

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Saint Paul et la sagesse divine de la croix

Un jour, je participais à une table ronde sur la poésie et le sacré. Je parlais de la beauté des poèmes de saint Jean de la Croix. Mon interlocuteur écrivain partageait mon admiration, mais il ne comprenait pas la foi du poète. Comment croire en un Dieu qui envoie son Fils dans le monde pour nous sauver sur une croix? me lança-t-il. En effet, sans la foi, comment adhérer à un tel mystère? Saint Paul évoque très bien ce paradoxe d’un Dieu qui s’abaisse par amour jusqu’à s’anéantir sur la croix pour nous élever par sa résurrection (Ph 2, 6-11).

Paradoxe chrétien d’unir ainsi souffrance et joie, vendredi saint et Pâques, puisque l’amour de Dieu absorbe tout. Paradoxe du langage qui a besoin du silence pour méditer ce mystère de la kénose divine (anéantissement). Paradoxe de Dieu qui a besoin de nous pour se révéler. Paradoxe de se vider de soi pour être rempli de Dieu, de se détacher de nos tendances égoïstes pour être enraciné en Dieu. Ce fut l’expérience des apôtres et le chemin spirituel de bien des chrétiens après eux. 

L’apôtre mystique du Christ

S’il y a quelqu’un qui a vécu la dépossession de lui-même pour ne faire qu’un avec le Christ, c’est bien saint Paul. « Celui qui s’unit au Seigneur n’est avec lui qu’un seul esprit » (2 Co 6, 17). Le persécuteur des chrétiens, devenu l’évangélisateur des nations, est marqué au coeur par un amour brûlant du Christ. «Pour moi, certes la Vie c'est le Christ et mourir représente un gain» (Ph 1, 21). Cet amour le fait vivre, parler, agir : « Avec le Christ, je suis fixé à la croix : Je vis, mais ce n’est plus moi, c’est le Christ qui vit en moi. Ce que je vis aujourd’hui dans la chair, je le vis dans la foi au Fils de Dieu qui m’a aimé et s’est livré lui-même pour moi » (Ga 2, 19-20).

St Paul ephesus

Cette configuration au Christ, sagesse de Dieu et folie de la croix, contredit notre société de consommation et de performance, soumise aux lois du marché, plus soucieuse de richesses matérielles que de croissance spirituelle. Quel est le sens de la vie? Comment transmettre des valeurs à nos enfants dans notre société post-chrétienne? Où trouver la sagesse et Dieu dans cette ère du vide spirituel? Une trentaine de personnalités abordent avec éloquence ces questions essentielles dans le film documentaire L’Heureux Naufrage

Paul de Tarse n’emploiera pas le prestige du langage humain pour rendre compte d’une autre sagesse, « demeurée cachée, celle que, dès avant les siècles, Dieu a par avance destinée pour notre gloire » (1 Co 2, 7). Il en témoigne avec beaucoup d’humilité : « c’est dans la faiblesse, craintif et tout tremblant, que je suis arrivé chez vous. Mon langage, ma proclamation de l’Évangile, n’avaient rien à voir avec le langage d’une sagesse qui veut convaincre; mais c’est l’Esprit et sa puissance qui se manifestaient, pour que votre foi ne se repose pas sur la sagesse des hommes, mais sur la puissance de Dieu » (1 Co 2, 3-5).  

Pour saint Paul, la sagesse divine est manifestée en Jésus Christ par l’Évangile. Elle est méconnue de l’esprit orgueilleux et rusé, non que l’apôtre mésestime l’intelligence humaine, don de Dieu. Il dénonce la prétention de celle-ci à se servir de ce don pour refuser le Christ et dénigrer la croix, à l’exemple des pharisiens. Devant la profondeur d’une telle sagesse qui fait miséricorde et qui déroute nos sagesses humaines, il n’y a de réponse que dans l’adoration, l’hymne, la prière : « Quelle profondeur dans la richesse, la sagesse et la science de Dieu! Ses décisions sont insondables, ses chemins sont impénétrables! Qui a connu la pensée du Seigneur? Qui a été son conseiller » (Rm 11, 33-34).

La force de la faiblesse

Ébloui par la beauté du Ressuscité, Paul n'a plus le même regard sur lui-même, le monde, Dieu, la sainteté. Il accepte au nom de Jésus d'être petit, pauvre, fragile, humble, imparfait, démuni, se glorifiant sans cesse dans ses faiblesses, «car, lorsque je suis faible, c'est alors que je suis fort» (2 Co 12, 10). Il se trouve ainsi au coeur de l'Évangile, de cet appel de Jésus lancé aux pécheurs comme Marie de Magdala, Zachée, le bon larron, «car le Fils de l'homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu» (Lc 19, 10).

La fidélité à l'Évangile du Christ, voilà la norme absolue pour Paul, non la gloire humaine. «L'amour du Christ nous presse» (2 Co 5, 14). Il passe pour fou à cause de ce Christ qu'il aime d'une manière personnelle. Bâtisseur de communautés, il n'est à la charge de personne, travaillant, comme Priscille et Aquilas, à la fabrication de tentes (Cf. Ac 18, 1-3). «Mon obsession quotidienne, le souci de toutes les Églises ! Qui est faible, que je ne sois faible ? Qui vient à tomber, qu'un feu ne me brûle ?» (2 Co 11, 28-29).

Paul le converti révèle le mystère d'amour insondable d'un Dieu Père, Fils et Esprit. Sa vie est sa mission. Histoire et doctrine ne font qu'un chez lui ; elles jaillissent de son expérience de Jésus Christ. Son oeuvre est inséparable de celle du Christ. Aussi se donne-t-il en exemple pour entraîner ses frères et soeurs vers la vérité qu'est le Christ. Il a l'assurance que l'amour du Christ ne lui sera jamais enlevé, d'où ce cri de confiance qui est un peu le leitmotiv de sa vie : «Qui nous séparera de l'amour du Christ ?» (Rm 8, 35).

La sagesse de Dieu et la croix du Christ

Paul est saisi par le Christ d'une manière si radicale qu'il expérimente l'infinie tendresse de Dieu dans le quotidien, loin de toute abstraction. L'expérience de ce contact divin l'a déjà mené au troisième ciel, lorsqu'il fut «ravi jusqu'au paradis et qu'il entendit des paroles ineffables, qu'il n'est pas permis à un homme de redire» (2 Co 12, 4). Il restera très discret au sujet de ses visions et révélations. Il préférera se glorifier de ses faiblesses, «de peur qu'on ne fasse de moi une idée supérieure à ce qu'on voit en moi ou à ce qu'on m'entend dire» (2 Co 12, 6). Cette humilité découle de l'abaissement même du Christ : «Devenant semblable aux hommes / et reconnu à son aspect comme un homme / il s'est abaissé / devenant obéissant jusqu'à la mort / à la mort sur une croix» (Ph 2, 7-8).  

Humaine faiblesse qui nous rapproche de l'expérience de l'apôtre et qui confond les sages, les puissants, les gens bien nés ! «Ce qu'il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre les sages ; ce qu'il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi pour confondre ce qui est fort» (1 Co 1, 27). Authentique sagesse qui consiste à s'abaisser à la suite de Jésus, à s'abandonner dans la folie de la croix, jusqu'à cette étrange blessure que nous portons tous un jour ou l'autre à des degrés divers ! «Et pour que l'excellence même de ces révélations ne m'enorgueillisse pas, il m'a été mis une écharde en la chair» (2 Co 12, 7). C'est dans cette expérience de la finitude humaine que réside la joie pascale, la joie du don : «Nous nous réjouissons, quand nous sommes faibles et que vous êtes forts. Ce que nous demandons dans nos prières, c'est votre affermissement» (2 Co 13, 9). 

La croix du Christ, lieu d'authentification de l'expérience chrétienne, demeure au centre de l’itinéraire spirituel de Paul. Dans ses lettres aux Corinthiens, il montre l’opposition entre la sagesse selon Dieu et la sagesse humaine. D’abord, la sagesse agissante de Dieu choisit ce qui n’est rien, « afin que personne ne puisse s’enorgueillir devant Dieu » (1 Co 1, 29).  Ensuite, elle apporte le salut par le langage de la croix et la parole de l’Évangile : « Car le langage de la croix est folie pour ceux qui vont vers leur perte, mais pour ceux qui vont vers leur salut, pour nous, il est puissance de Dieu » (1 Co 1, 18). Enfin, la véritable sagesse devient la puissance d’amour manifestée dans la mort de Jésus par l’Esprit, ce qui rend folle la sagesse du monde : « Alors que les Juifs réclament des signes miraculeux, et que les Grecs recherchent une sagesse, nous, nous proclamons un Messie crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les nations païennes. Mais pour ceux que Dieu appelle, qu’ils soient Juifs ou Grecs, ce Messie, ce Christ, est puissance de Dieu et sagesse de Dieu. Car ce qui est folie de Dieu est plus sage que les hommes, et ce qui est faiblesse de Dieu est plus fort que les hommes »  (1 Co 1, 22-25).

Cette connaissance existentielle de la sagesse divine passe par la valeur rédemptrice de la souffrance. «Crucifié avec le Christ» (Ga 2, 19), Paul complète en sa chair ce qui manque aux tribulations du Christ «pour son Corps, qui est l'Église» (Col 1, 24). La mort fait son oeuvre en lui pour que se manifeste la vie même de Jésus, faisant de lui un autre Christ : «Nous portons partout et toujours en notre corps les souffrances de mort de Jésus, pour que la vie de Jésus soit, elle aussi, manifestée dans notre corps» (2 Co 4, 10).

La sagesse de Dieu communiquée par l’Esprit

Le discours de Paul trouve sa cohésion dans la vie avec le Ressuscité. «Si donc quelqu'un est dans le Christ, c'est une création nouvelle : l'être ancien a disparu, un être nouveau est là» (2 Co 5, 17). Sa théologie se présente d'abord comme une anthropologie dont l'objet est l'homme qui désire Dieu. Cet être désirant trouve la liberté lorsqu'il se laisse saisir par le Christ sous la mouvance de l'Esprit qui habite en lui, car «où est l'Esprit du Seigneur, là est la liberté» (2 Co 3, 17). Cette liberté transforme les personnes en enfants de Dieu dont les corps sont voués à la résurrection finale. Elle s'incarne dans la vie communautaire de l'Église où s'exerce la charité fraternelle, « car tous vous ne faites qu'un dans le Christ Jésus» (Ga 3, 28). La communauté elle-même devient «une lettre du Christ remise à nos soins, écrite non avec de l'encre, mais avec l'Esprit du Dieu vivant, non sur des tables de pierre, mais sur des tables de chair, sur les coeurs» (2 Co 3, 3).

La foi en la primauté du Christ le rend fou aux yeux des hommes. Tout un paradoxe pour son temps et le nôtre. Car ne n'est pas la loi de ses pères qui sauve, mais la foi en la résurrection du Christ qui s'exprime par la folie de la croix. Cette foi au Christ se vit dans la joie de l'Esprit qui rend libre. Les dons de l'Esprit lui font percevoir de l'intérieur la présence de Dieu en son Fils. Cette perception immédiate du Dieu trinitaire au plus intime de sa conscience le fait entrer dans la plénitude de Dieu. C'est le pivot de sa mystique apostolique vécue en Église et exprimée dans l'amour fraternel.

Paul s’appuie sur l’Esprit pour être sage dans le Christ, loin des discours flatteurs : « Ce n’est pas l’esprit du monde que nous avons reçu, mais l’Esprit qui vient de Dieu, et ainsi nous avons conscience des dons que Dieu nous a accordés. Nous disons cela avec un langage que nous n’apprenons pas de la sagesse humaine, mais que nous apprenons de l’Esprit » (1 Co 2, 12-13). Il termine son épître aux Romains comme il a vécu, dans la louange et l’action de grâce à « Celui qui est le seul sage, Dieu, par Jésus Christ, à lui la gloire pour les siècles! Amen » (Rm 16, 27).

Extrait de mon article paru dans la revue Prêtre et Pasteur, Montréal, juin 2015, p. 356-361.
Ce texte paraîtra sous une autre forme dans un chapitre de mon livre Jésus raconté par ses proches (Parole et Silence, septembre 2015).

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