Charte de laïcité ou de valeurs

Valeurs des uns, droits des autres

Le titre « Charte des valeurs québécoises » ratissait large. Des fuites calculées ont permis au gouvernement de tâter le pouls de la population, préparé la table au projet de la charte dévoilé le 10 septembre par le ministre Bernard Drainville. Il n’y a pas eu de surprises, puisqu’on savait en gros ce que la charte contenait. Le Québec est un État laïque qui n’a pas à promouvoir une religion plus qu’une autre, ça aussi on le savait. Avec cette charte, l’État se donne quelques règles concernant la laïcité pour un mieux « vivre ensemble », « Parce que nos valeurs, on y croit », d’après le titre du document présentant les orientations gouvernementales. Aux croyances religieuses des autres, voici celles du gouvernement Marois.

Une charte de laïcité

La neutralité religieuse de l’État, l’égalité entre les hommes et les femmes, il n’y a rien de spécifiquement québécois là-dedans. Ces valeurs communes sont reconnues un peu partout en Occident. Par contre, défendre la langue française est une valeur qui s’impose. Quand on voit comment Montréal s’anglicise, il y a lieu de renforcer la loi 101. C’est un autre débat.

Il aurait été plus honnête de nommer simplement cette politique sur les signes religieux de « Charte de laïcité ». Mais quand on veut séduire l’électorat, on joue avec les mots, pour mieux dorer la pilule. Le PQ a fait la même chose avec le projet de loi 52 sur l’euthanasie, devenue « aide médicale à mourir », autre débat hautement émotif à venir cet automne.

Les sondages montrent qu’une majorité de Québécois approuvent l’interdiction du port de signes religieux par les employés de l’État ainsi que du projet de loi sur l’euthanasie. Dans une société de plus en plus sécularisée, le gouvernement constate que le Québec est rendu là et qu’il faut se tenir debout. Or, comme le soulignait André Pratte, dans un article La tyrannie de la majorité, « en matière de droits fondamentaux, l'appui de la majorité est l'argument le moins convaincant et le plus dangereux de tous. Les lois protégeant les droits de la personne existent précisément parce que la majorité et le gouvernement qui la représente tendent à brimer les groupes minoritaires ».

Brimer les droits des autres

Des individus vont se sentir opprimés inutilement dans leur droit d’afficher leur croyance, droit que reconnaît l’ONU. Les valeurs des uns vont brimer celles des autres, comme la liberté de conscience. Les gens ne sont pas des robots, la religion touche tout l’être, mais c’est tabou d’en parler publiquement. Comment cette charte des valeurs va-t-elle coexister avec la Charte canadienne des droits et libertés ? De bien belles luttes à venir, si ce projet de loi tient la route, ce qui serait surprenant. Et pourquoi pas deux projets de loi : un pour les signes religieux dits ostentatoires, l’autre pour les accommodements dits raisonnables.

 Pourtant, il n’y avait pas péril en la demeure depuis la Commission Bouchard-Taylor. Le bon sens se frayait déjà un chemin dans les cas d’accommodements religieux, même s’il est opportun de se donner des règles précises pour mieux les encadrer. À moins qu’au PQ, on désire une bonne crise identitaire avec le fédéral pour rassembler le peuple et devenir majoritaire aux prochaines élections. 

Tout ce débat pour une question de voile de femmes musulmanes qui ont le visage découvert, qui portent le hijab, car on ne parle pas ici de voile intégral, de burqa et de niqab. C’est surtout cela que l’on vise sous le terme plus flou de religions. Car ce n’est pas une petite croix au cou qui dérange, ni même la kippa que les hommes de confession juive portent sur la tête, non, c’est surtout le foulard islamique, signe d’une soumission et d’un abus de pouvoir pour les uns, décision personnelle et affirmation de soi pour les autres.

Des signes religieux trop visibles

En interdisant à ses employés de porter des signes religieux visibles, l’État n’est plus neutre, il prend position selon les balises qu’il s’est données. Son crédo prédomine sur ceux des autres. Il est vrai qu’on prévoit dans certains cas et institutions une possibilité d’un droit de retrait renouvelable aux cinq ans. Ce sera aux conseils d’administration et aux élus de décider. Un vrai panier de crabes qui va diviser plutôt qu’unir, car les réactions sont souvent épidermiques quand il s’agit de religions. C’est polarisé à l’extrême, il y a des blessures non cicatrisées. La Charte des valeurs peut être l’occasion de réfléchir sérieusement sur le malaise religieux au Québec, sur le rapport ou non de ses citoyens à la transcendance, sur l’ignorance religieuse de plusieurs.

Le gouvernement Marois veut un État laïc et neutre par rapport aux croyances ou non-croyances des uns et des autres. Très bien. « Rendons à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu », disait Jésus. Pourtant, les élus ne seront pas tenus à l’interdiction de signes religieux visibles et on gardera le crucifix à l’Assemblée nationale, puisqu’une majorité de Québécois y tiennent. Il faudra expliquer clairement ce choix de garder le crucifix, même pour des raisons folkloriques. Cela peut se défendre dans un Québec sécularisé où le christianisme et l’Église catholique ont été si importants, et dont la devise est « Je me souviens ». Même le drapeau du Québec adopté en 1948 porte une croix blanche entourée de quatre fleurs de lys. Pour les catholiques pratiquants, la présence du crucifix à l’Assemblée nationale est aussi ambiguë. Est-ce une simple référence au patrimoine du passé, un objet d’antiquité bon pour les musées, alors que pour eux ce symbole renvoie à l’amour du Dieu fait homme qui se donne jusqu’au bout?

Les humains sont de ma race

Dans Mon pays, Gilles Vigneault invitait à mettre notre temps et notre espace « à préparer le feu, la place / pour les humains de l’horizon / Et les humains sont de ma race ». Nous n’avons pas à exclure personne pour exister dans ce pays de neige, encore moins à les confiner dans des ghettos. Il n’y a pas « nous » et « eux » à tolérer. Si nous respectons les autres qui ne pensent pas et ne croient pas comme nous, si nous essayons de les connaître, nous avons plus de chance qu’ils nous respectent. Il suffit d’accompagner, pas de condamner. C’est l’ignorance qui nous éloigne les uns des autres, la peur également.

Pauline Julien, que Félix Leclerc décrivait comme « un drapeau vivant », chantait elle aussi dans L’étranger l’accueil inconditionnel de l’autre, qu’il soit croyant ou athée. « Croyez-vous qu’il soit possible d’inventer un monde / Où il n’y aurait plus d’étranger »? Est-ce réaliste, car « on est toujours l’étranger de quelqu’un »? D’où l’urgence d’apprendre à vivre ensemble avec nos différences.

Crucifix à l'Assemblée nationale, croix de chemin
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