Petit dictionnaire de Dieu

Je vous partage l'introduction de mon nouveau livre Petit dictionnaire de Dieu, publié chez Novalis et diffusé en France et l'Europe francophone par les éditions du Cerf.

 

Petit dictionnaire de Dieu

Dans La poétique de la rêverie, Gaston Bachelard confesse que « c’est toujours un dur métier que celui d’écrire un livre. On est toujours tenté de se borner à le rêver. » Il me semble que cela est encore plus vrai pour l’écriture d’un dictionnaire. Ce voyage alphabétique peut devenir une caverne d’Ali Baba aux entrées imprévisibles, un bric-à-brac de mots aimés, une écriture en forme de collage, à l’image de notre monde morcelé. Alors, imaginez lorsque le sujet n’est nul autre que Dieu, cela suppose tout un assemblage. Si Dieu est incompréhensible de nature, les mots et les idées ne manquent pas pour parler de lui. Mais gare aux idoles !

De la racine indo-européenne dei qui signifie « briller », le mot « Dieu » est lié aux notions de jour (dies), de lumière, de la foudre qui renvoie au ciel. Cela donne le nom grec Zeus (génitif de Dios), puis theos, du verbe theaomai qui signifie « je suis bouche bée ». Dieu attire, éclaire, étonne. Il figure depuis longtemps dans les dictionnaires. En voici un exemple, tiré du Dictionnaire universel d’Antoine Furetière de 1694 : « Il ne peut avoir de vraye definition, à cause que c’est un Être infini & incompréhensible. Les hommes le considèrent comme la première Cause, le premier Être qui est de tout temps, qui a tout créé, & qui subsiste de lui-même. »

Difficile de passer inaperçu quand on est au commencement de tout. L’ombre de Dieu se faufile incognito entre les pages des dictionnaires, au fil des siècles et des usages, mais c’est peine perdue, nul ne peut vraiment le saisir. Dieu n’est pas une invention, disait Louis Massignon, il est une découverte. Voltaire, plus sarcastique, affirmait que si Dieu n’existait pas il faudrait l’inventer. Pour la Grande encyclopédie soviétique de 1950, Dieu est une « créature mythique et fictive à la base de toute considération religieuse ». Pour d’autres, c’est un terme vague, vide, qui donne l’illusion d’une plénitude, d’une direction. « Le mot dieu est un petit creux dans lequel je mets tout », écrit la chorégraphe Marie Chouinard dans son recueil Chantier des extases.

Du tam-tam à l’ordinateur, des tablettes d’argile aux écrans tactiles, la notion de Dieu vient de loin et on entend toujours son écho, tant elle résiste à l’usure. C’est l’un des mots les plus souvent tapés sur le moteur de recherche Google et il compte des millions d’amis dans les réseaux sociaux et les blogues. On gazouille à son sujet en moins de 140 caractères ; c’est là tout un défi quand on contient l’infini.

Nietzsche disait qu’une chose expliquée cesse de nous intéresser. Dieu a donc un bel avenir devant lui ! Personne n’a encore réussi à démonter sa mécanique ni à vider sa poétique. Le poète américain Wallace Stevens en convenait dans l’une de ses maximes : « La plus grande idée poétique du monde est et a toujours été l’idée de Dieu. »

Si aucun mot ne peut vraiment définir Dieu, est-il raisonnable de lui consacrer un dictionnaire ? Non. Cela exige une bonne dose d’humilité et d’inconscience, tant ce projet donne le vertige. Mais le défi vaut la peine d’être relevé, avec l’aide de Dieu, bien sûr. Si les champignons, les fromages, les villes, les vins, les religions, les destinations touristiques, les citations, les noms propres, les symboles, les films, et quoi d’autre encore, ont tous leurs dictionnaires, Dieu peut bien avoir le sien… c’est-à-dire le mien, qui sera donc très personnel.

De quel Dieu est-ce que je parle ? Mais de l’Unique, voyons ! Je lui mets une majuscule pour bien le différencier des petits dieux. Il est la capitale en qui je demeure, le mystère qui me fascine, non parce qu’il est impossible à comprendre, mais parce je n’ai jamais fini d’en faire le tour. Il échappe toujours aux catégories, aux définitions, aux images, aux pensées. Dès que je le nomme, il se dérobe. Il se voile et se dévoile en même temps. Je le vois mieux dans le silence et l’art, dans la foi et la prière. Bien sûr, un Dieu bouche-trou, autoritaire et vengeur ne m’intéresse pas. Telle n’est pas mon expérience, et je suis athée de ce Dieu-là.

Mon Dieu, je suis tombé dedans quand j’étais petit. Je l’ai au corps et au cœur depuis ma naissance dans une petite ville du Québec. J’ai toujours eu conscience de sa réalité, je ne peux pas faire fi de cette expérience qui est le fondement de ma vie : il y a quelqu’un plutôt que rien. Le fait de croire en lui me rend heureux. Certes, il est possible de vivre une vie pleine et heureuse sans Dieu. Chacun a ses raisons de croire en lui ou pas, et nul besoin de tourner le croyant ou l’incroyant en dérision pour justifier sa position.

Pour moi, Dieu est quelqu’un de personnel qui m’aime et habite ma conscience depuis mon enfance. Il est un « tu » qui fonde mon « je », un Dieu ineffable que ma parole balbutie. Devant cet être, autre et différent, je ne suis jamais seul. Pas de lieu et d’espace vides de Dieu. Je me le représente comme un visage de bonté devant lequel je me tiens libre, une présence d’amour qui me permet de penser. Je le rencontre surtout dans le cœur à cœur silencieux de la prière contemplative, aussi appelée « oraison ». Il est au centre de ma vie par la relation que je maintiens avec lui. Il est autant objet de ma quête que sujet à saisir.

Tout n’a-t-il pas été dit sur Dieu ? Peut-être, mais pas par moi. Dans mes nombreux livres, je tourne souvent autour de son mystère, surtout dans Les mots de l’Autre et Dieu caché. En effet, Dieu n’est pas un problème à éclaircir, mais un mystère à découvrir. Cette approche de foi ne se discute pas vraiment, elle relève plus de la mystique qui précède la pensée, de la contemplation qui est de l’ordre de l’intuition et de l’amour. C’est ce que je montre dans L’aventure de la foi : quinze variations. Ainsi, les entrées de ce dictionnaire ne seront pas seulement d’ordre philosophique et théologique, mais aussi d’ordre poétique et mystique. Ma thèse de doctorat sur la théopoésie du poète Patrice de La Tour du Pin témoignait de mon désir de réunir poésie et théologie. Cette étude a influencé ma carrière de professeur à l’Université Saint-Paul d’Ottawa.

Je ne peux parler de Dieu qu’à partir de ce que je suis et de la tradition judéo-chrétienne qui est la mienne. L’idée de Dieu varie selon les expériences, les lectures, les croyances, les religions. Lorsqu’on dit qu’on croit en lui, il importe donc de toujours spécifier à quel Dieu on se réfère, de quel livre sacré on s’inspire et, surtout, comment on l’interprète. Je limiterai donc les entrées de ce dictionnaire à la tradition catholique, plus proche de mon expérience que ne le sont le judaïsme et l’islam. Le dialogue entre les grandes religions monothéistes sera fécond si on connaît bien sa tradition et si on reconnaît qu’on ne sait pas tout de Dieu.

Le Dieu de la Bible me semble le plus universel et le plus familier. L’homme a créé les dieux de la mythologie à son image, projections de ses rêveries et de ses peurs. Ces dieux anthropomorphes sont aux antipodes du Dieu transcendant de Moïse, dont le nom imprononçable YHWH signifie présence éternelle : « Je suis celui qui est » (Exode 3, 14). Nul ne peut le voir sans mourir, s’il n’est caché dans « la fente du rocher » (Exode 33, 23). L’homme peut bien se battre avec lui jusqu’au matin comme Jacob avec l’ange, l’expérimenter dans la brise légère d’un fin silence comme Élie, Dieu « habite la lumière inaccessible, lui que personne n’a jamais vu, et que personne ne peut voir » (1 Timothée 6, 16). Nous pouvons nier cette lumière incréée, nous révolter contre elle, tenter de la remplacer, elle ne cesse pas d’exister et de nous questionner. Le Nouveau Testament révèle qu’à l’apparaître de Jésus Christ correspond l’être profond du Père : « Celui qui m’a vu a vu le Père » (Jean 14, 9). Le Christ, vrai Dieu et vrai homme, est parole de vie et visage de Dieu.

Dieu nous est tout de même connu comme inconnu, affirmait Thomas d’Aquin. Nous ne pouvons pas pénétrer pleinement son mystère, car il reste « un Dieu caché » (Isaïe 45, 15), bien qu’il soit sensible au cœur, nous dit Pascal. Ses pensées et ses voies ne sont pas les nôtres. Il n’est pas fait à notre mesure et ne se confond pas avec notre idéal. On le connaît surtout de nuit, tant notre raison est limitée, et on l’expérimente dans une foi théologale, en quête d’intelligence. Ce Dieu voilé que la science approche et que la parole balbutie, ce Dieu caché révélé par le Christ et expérimenté dans la foi, plusieurs de nos contemporains le cherchent. Puis l’ayant trouvé, ils le cherchent toujours davantage. On le trouve surtout dans l’amour de l’autre devenu proche : « Celui qui n’aime pas son frère, qu’il voit, est incapable d’aimer Dieu, qu’il ne voit pas » (1 Jean 4, 20).

Je sais que le mot Dieu peut agacer aujourd’hui, tant il est piégé. N’est-il pas utilisé à toutes les sauces, en particulier depuis le 11 septembre 2001 ? Il est politiquement incorrect de parler de lui dans nos sociétés sécularisées, d’autant plus qu’on le confond sans cesse avec les religions et que celles-ci sont souvent réduites à des caricatures, voire aux minorités les plus fanatiques. Benoît XVI a voulu poser la priorité de la question de Dieu dans notre monde. Ce fut un trait marquant de son pontificat. Il a montré que la vraie foi en Dieu favorise le respect de l’autre, promeut la paix et valorise la liberté religieuse. Sinon, elle devient une idéologie au service d’une cause politique qui aliène trop souvent l’humanité. Dans un livre d’entretiens avec le journaliste Peter Seewald, Lumière du monde, Benoît XVI affirmait : « Aujourd’hui, l’important est que l’on voie de nouveau que Dieu existe, qu’Il nous concerne et qu’Il nous répond. »

Faut-il croire en Dieu pour lire ce dictionnaire ? Non, il suffit d’être curieux, ouvert. La question est-elle vraiment de savoir si Dieu existe ou non, de croire en lui ou pas ? C’est là une question d’homme, note Maurice Bellet dans son Minuscule traité acide de spiritualité, Dieu ne se la pose jamais. L’important n’est-il pas de demeurer dans l’intelligence du cœur et la compassion, en se faisant proche de ceux et celles avec qui nous vivons ? Dieu est discret et secret, comme l’amour et la vie. Nous avons toujours la tentation de lui donner les attributs de l’idole. Il nous échappe sans cesse au foyer de notre conscience, mais son élan de vie crée du sens. Par contre, l’acte de foi, ce clair-obscur qui me permet de toucher Dieu, m’a ouvert bien des portes dans ce dictionnaire.

La foi, disait la philosophe Simone Weil, « c’est l’intelligence éclairée par l’amour ». En affirmant « je crois en Dieu », on voit bien que la foi est un acte de relation à quelqu’un, une réponse à une parole entendue. Cette relation est première, avant les dogmes, même si l’acte de croire définit le « je ». Je suis moi en croyant. Ce subjectivisme initial peut paraître déconcertant, mais pour entendre la musique de la foi, il faut bien un « je » qui rencontre un « tu ». La question « qui est Dieu ? » renvoie à « qui je suis ? ». Le présent dictionnaire porte cette double interrogation tout au long de ses pages.

Pascal parle de la foi comme d’un pari. Elle est une expérience qui indique une direction par un chemin autre que la science ; elle précède le savoir et elle est impossible à vérifier en laboratoire. Je comprends que son côté surnaturel la rend hermétique et suspecte aux yeux de plusieurs de nos contemporains rationalistes, qui craignent le dogmatisme et le prosélytisme. De toute façon, on oscille souvent entre la foi et le doute, entre l’adhésion et la remise en question. Le doute protège le croyant de l’orgueil, du fanatisme, de l’arrogance, de la dureté. Aucune évidence acquise à tout jamais dans la foi. Nous ne pouvons pas posséder Dieu comme si nous l’avions dans notre poche, encore moins l’enfermer dans une boîte.

Dieu est commun à tous, il n’appartient à aucune caste en particulier. Chacun peut faire ou non l’expérience de sa présence et de son absence. Nous sommes tous égaux devant sa parole et son silence. Il nous a créés à son image pour qu’il puisse nous parler à sa manière, parfois surprenante. Chaque personne a donc son mot à dire dans ce dialogue que Dieu a lui-même suscité, d’autant plus qu’en christianisme le Verbe s’est fait chair. On peut le louer ou l’injurier, l’aimer ou le citer en procès ; la parole nous appartient, puisqu’il nous l’a donnée dans le Fils lui-même, qui a chaussé nos sandales.

Je le répète, il faut une bonne dose d’humilité pour entreprendre l’écriture d’un tel dictionnaire. En effet, celui-ci ne peut être qu’une tentative approximative et imparfaite de parler de Dieu, nos mots étant toujours en deçà de son mystère. Il est toutefois possible de dire Dieu en l’évoquant par des analogies, des symboles, des comparaisons, des métaphores, sachant qu’on l’abîme toujours un peu quand on parle de lui. Les mots choisis ici pour dire Dieu ne prescrivent pas des normes ni des codes, mais ils veulent éveiller et célébrer. J’ai surtout puisé dans mes livres, qui sont le fruit d’une quarantaine d’années de recherche de Dieu. J’ai invité d’autres auteurs à ma table : des artistes, des écrivains, des philosophes, des saints, des savants, des théologiens. Le jeu des entrées et des définitions n’obéit à aucun genre particulier : poèmes, chansons, citations, aphorismes, témoignages, impressions, histoires, références bibliques, plaisanteries. Le mélange des genres donne de l’air quand on parle de Dieu, il ranime un discours convenu, il aide à ne pas mourir d’ennui et d’asphyxie. Les mots utilisés ici se sont imposés à moi, sans nécessairement avoir de lien direct avec Dieu. On peut les voir comme des fragments de vie, des graines de contemplation, des cailloux jetés à la volée sur le chemin d’éternité.

Mon petit dictionnaire aurait pu s’intituler « dictionnaire amoureux » de Dieu, selon le titre d’une collection, ou « dictionnaire d’intériorité, de spiritualité ». J’ai voulu que le titre soit court et aille à l’essentiel. J’ai écrit cet ouvrage pour ma joie, sans trop me prendre au sérieux : plaisir des mots, ravissement de la recherche, passion de la découverte, bonheur de l’Autre. C’est dans la joie qu’on peut mieux le goûter, en s’abandonnant à sa petite musique, en humant son parfum, au hasard des entrées. Comme tout dictionnaire, nul besoin de le lire de la première à la dernière page, sinon gare à l’indigestion ! Entrez par la porte de votre choix, en vous laissant guider au hasard de la Providence, chaque mot en appelant un autre, jusqu’au silence où Dieu se dit. S’il alimente votre curiosité et nourrit votre quête, ce sera la fête pour moi. Car Dieu est joie et fête, il n’a rien d’ennuyeux. Son esprit n’est pas chagrin, les enfants et les poètes le savent bien.

 

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