École de prière (32): Le chant et la musique

Dans l’encyclique Laudato si’ sur l’écologie intégrale, François reprend les premiers mots du Cantique des créatures du Poverello d’Assise : « Loué sois-tu, mon Seigneur, pour sœur notre mère la terre » (n. 1). Il termine par deux prières, invitant les croyants à la louange pour ne pas sombrer dans le pessimisme et le relativisme : « Marchons en chantant ! Que nos luttes et notre préoccupation pour cette planète ne nous enlèvent pas la joie de l’espérance » (n. 244).

Nous rapprocher de Dieu

Le chant accompagne nos rites et nos fêtes. Il donne de l’élan à nos prières, soutient notre foi et nous rapproche de Dieu, comme l’exprime cet extrait de la Préface eucharistique IV : « Tu n’as pas besoin de notre louange, et pourtant c’est toi qui nous inspires de te rendre grâce : nos chants n’ajoutent rien à ce que tu es, mais ils nous rapprochent de toi, par le Christ, notre Seigneur. »

 Le chant nous aide à méditer la Parole de Dieu avec tout le corps en nous ouvrant à sa puissance de libération. Que l'on pense au récitatif biblique où l'on intègre un passage de la Bible par le balancement, la mélodie et le geste. La Parole prend chair en nous par le souffle et la voix pour bénir et remercier Dieu. Les juifs ont montré avec les Psaumes que la relation que nous avons avec Dieu est un rapport de bénédiction. C’est un « merci » que nous lui rendons pour tout ce qu’il fait de beau et de bon dans notre vie, malgré la présence du mal.

Que ce soit à l’église ou à la maison, lors d’une eucharistie ou d’une soirée de prière, le chant chrétien fait jaillir la louange du plus profond de l’être. En chantant debout, la beauté du Ressuscité s’enracine dans notre vie et nous rend joyeux. La magnificence des chants, la poésie des textes, la participation active de l’assemblée, évoque le mystère pascal qui nous dépasse. Cette dimension mystagogique de la liturgie favorise la piété et la contemplation, comme en témoigne saint Augustin qui disait que celui qui chante prie deux fois :

« Combien j’ai pleuré à entendre vos hymnes, vos cantiques, les suaves accents dont retentissait votre Église! Quelle émotion j’en recueillais! Ils coulaient dans mon oreille, distillant la vérité dans mon cœur. Un grand élan de piété me soulevait, et les larmes ruisselaient sur ma joue, mais elles me faisaient du bien » (Cité dans Catéchisme de l’Église catholique, no 1157).

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Le chant de l’âme

Par le chant, la voix devient cet instrument unique qui laisse résonner l’âme à travers tout le corps. La voix s’efface en renvoyant à une présence plus grande qu’elle, s’unissant à d’autres voix pour l’œuvre de louange. Frère Roger en parla ainsi lors de la Rencontre européenne de Taizé, le 29 décembre 2002 :

« Quand nous nous réunissons pour prier, chanter ensemble nous soutient incomparablement. Le chant est une des plus belles expressions d’une vie de communion avec Dieu. La beauté d’une prière chantée peut nous faire cheminer vers un changement de notre personne, et une joie sereine peut nous être donnée […] Dieu ne nous demande jamais de forcer nos voix. Même dans le silence, notre cœur parle à Dieu. Et Dieu comprend l’aspiration de l’être humain, qu’elle s’exprime en paroles ou sans paroles. » (zenit.org)   

L’Église est un lieu naturel pour la musique et les musiciens au service de la prière. Comment résister aux chants grégoriens, aux cantates de Bach, à sa Grande Passacaille pour orgue, à son Magnificat si jubilatoire? Cette musique fait prier. Je pense aussi aux Vêpres de Monteverdi, aux différentes Messes de Mozart, Vivaldi et Beethoven, au Messie de Haendel, au Requiem de Fauré, au François d’Assise de Messiaen, aux œuvres méditatives de Gorecki et de Pärt. Il y aussi les chants liturgiques et religieux d’aujourd’hui. À leur écoute attentive, notre être peut s’unifier et entrer en prière. Il y en a pour tous les goûts. Je pense aux hymnes de Patrice de La tour du Pin, aux refrains incantatoires de Taizé, à certains chants des communautés nouvelles, d’André Gouzes et de tant d’autres.

Il n’y a pas vraiment de frontière entre musique religieuse et musique profane. « Dans sa complexité, la musique accompagne l’homme dans sa marche et dans ses gestes, dans son écoute de la Parole et dans sa réponse, dans son effort pour s’ouvrir au Seigneur : l’homme tout entier, corps, esprit et cœur. » (C. Duchesneau et M. Veuthey, Musique et liturgie, Cerf, 1988, p. 102).

Les mots ne nous viennent pas toujours spontanément au coeur dans la prière, le chant et la musique sont alors une aide pour exprimer ce que nous tentons de dire à Dieu. L’oreille nous dit quelle musique nous fait du bien, nous pacifie; quel chant libère les forces du cœur et nous fait retrouver le chemin de la prière.

Musique, silence et Esprit Saint

N’y a-t-il pas dans la musique des signes indiquant le silence? Pourquoi ce silence ne serait-il pas prière si nous savons l’écouter? La musique peut nous conduire par la main, « au-delà de la matière sonore et de l’expérience sensible, à un niveau supérieur d’intériorité, de recueillement, qui prépare et rend possible une expérience de nature plus secrète et plus profonde, celle de la prière, de la contemplation, qui débouche sur celle de la présence de Dieu. » (H.I. Marrou, Axes, tome 4, no 2, p. 7).

La musique qui conduit à cette résonance amoureuse de l’âme avec Dieu exige une qualité d’écoute. Nous entrons dans un univers intérieur où la musique parle au cœur, nous met en harmonie avec Dieu. Elle « creuse le ciel », avait noté Baudelaire. On peut comprendre Verlaine qui s’exclamait : « De la musique avant toute chose ». La musique est une clé qui ouvre le corps de l’intérieur pour un jaillissement spirituel inattendu. Elle réveille des émotions que nous ne soupçonnions pas l’existence.

Quand le chant s’achève, le silence prolonge en nous la prière de louange que le Fils adresse au Père. C’est alors que la splendeur éclate et que le chant d’un autre monde nous visite. Nous devenons « une louange de gloire », selon Élisabeth de la Trinité (1880-1906), c’est-à-dire « une âme de silence qui se tient comme une lyre sous la touche mystérieuse de l'Esprit Saint afin qu'Il en fasse sortir des harmonies divines » (Les plus belles pages d’Élisabeth de la Trinité, Cerf, 1991, p. 177).

L'Esprit Saint «souffle où il veut» (Jean 3, 8); c’est un son harmonieux comme «le bruit d’une brise légère» (1 Rois 19, 12) capable de toucher notre cœur. Lorsque nous nous recueillons en silence dans cette relation d’amitié qu’est l’oraison, l'Esprit achève de façonner l'image de Dieu dans notre âme. Nous donnons à l’enfant de Dieu qui vit en nous sa part essentielle de ce silence qui est musique de Dieu.

Dans Le Cantique spirituel, Jean de la Croix parle de Dieu comme d’une musique silencieuse comparable à un festin qui charme et remplit d’amour. C’est dans la solitude harmonieuse de la prière contemplative que nous pouvons mieux l’entendre. « L’âme semble entendre une harmonie incomparable qui surpasse tous les concerts et toutes les mélodies d’ici-bas. Elle dit que cette musique est silencieuse, car c’est, avons-nous dit, une connaissance paisible, tranquille, où l’on n’entend le bruit d’aucune voix; voilà pourquoi l’âme y goûte la suavité de la musique et la quiétude du silence. Son Bien-Aimé, dit-elle, est cette musique silencieuse, car c’est en lui qu’elle connaît et goûte cette harmonie de musique spirituelle ». (Jean de la Croix, Œuvres complètes, Seuil, 1947, p. 1098.) 

Une partie de ce texte est paru dans Le Verbe, juin-juillet-août 2015, p. 88.
Extrait d'un livre à paraître en 2016: De la méditation à la contemplation.

Témoignage: Thérèse de Lisieux dans ma vie
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