La lumière du mystère

         Dans Le Devoir du samedi 24 novembre, Jean-François Nadeau commence son article Cessez-le-feu en citant un extrait de l’audience générale de Benoît XVI : « Si, face au mystère, la raison ne voit que l’obscurité, ce n’est pas à cause de l’absence de lumière, mais de son excès. »

Je ne sais pas si Monsieur Nadeau a lu tout le texte, mais il conclut que la raison, ici la lumière, apparaît comme un ennemi, et que pour Benoît XVI, l’obscurité n’est autre que la lumière totale. Il l’accuse de détourner le sens des mots, avec « tous ces papes de l’obscurantisme, qu’ils soient catholiques, juifs ou musulmans ».

Hors, le pape dit tout le contraire dans cette catéchèse du mercredi 21 novembre, en lien avec l’Année de la foi qu’il a lui-même décrétée. Il affirme que devant le mystère de Dieu, trop de lumière ne cache pas à la raison cette lumière, mais l’aveugle, tant cette réalité la dépasse. Il montre qu’il est raisonnable de croire en Dieu, que la foi n’est pas absurde, que la raison n’est pas anéantie par elle, qu’il y a un lien fécond entre comprendre et croire, un rapport à respecter entre science et foi.

« Dieu, en effet, n’est pas absurde, tout au plus est-il mystère. Le mystère, à son tour, n’est pas irrationnel, mais est surabondance de sens, de signification, de vérité. Si, en regardant le mystère, la raison est dans l’obscurité, ce n’est pas parce que le mystère n’est pas lumière, mais plutôt parce qu’il y en a trop. Il en est ainsi lorsque les yeux de l’homme se tournent directement vers le soleil pour le regarder, ils ne voient que les ténèbres ; mais qui dirait que le soleil n’est pas lumineux, il est même la source de la lumière ? »

 

Une question de langage

 

Le problème que souligne Jean-François Nadeau tient surtout du langage. On ne peut pas posséder Dieu comme s’il nous appartenait. Comment parler du mystère du Dieu caché et de la foi sans utiliser les images, analogies, paradoxes ? Le langage symbolique, donc poétique, est le moins inconvenant pour rendre compte du mystère de Dieu. Les auteurs spirituels, surtout les mystiques, ont raconté leur expérience de Dieu en utilisant des images antinomiques : absence-présence, nuit-jour, ténèbres-lumière, désert-source, parole-silence, dehors-dedans, rien-tout, vide-plénitude, ignorance-savoir.

Nadeau écrit : « Le XVIIIe siècle, le Siècle des lumières, espérait avoir mis la mystique, l’intolérance et l’abrutissement en déroute avec des idées de tolérance, de rationalité et de scepticisme critique ». Encore ici, il fait un amalgame douteux entre mystique et intolérance. Bien sûr, il y a des aberrations, comme la fatwa contre Salman Rushdie, les abus de pouvoir et les hypocrisies de chefs religieux. Quand on instrumentalise l’idée de Dieu à des fins guerrières et idéologiques, on en fait une arme de destruction massive. Et que dire des régimes totalitaires athées qui ont vu le jour après ce Siècle des lumières, de leurs dictateurs aveuglés par le pouvoir et l’argent !

La religion peut diviser, mais elle peut aussi servir la paix.. Qu’on pense à la non-violence de Gandhi, à la force d’aimer de Martin Luther King, au dialogue islamo-chrétien des moines de Tibhirine, dont Xavier Beauvois a fait un flim sublime, Des hommes et des dieux. La foi a mobilisé profondément ces hommes qui étaient des mystiques à leur manière, c’est-à-dire des hommes ouverts au mystère. Leur réponse de foi était avant tout une réponse d’amour.

L’essayiste Pierre Vadeboncoeur montrait dans La clef de voûte que la foi est « une permission de penser ». Elle précède le discours et approche le mystère avec sa propre logique : « La foi donne une leçon : elle cherche la source, qui semble se trouver dans l’infiniment proche et le non-démontré. C’est un pari extrême. Les mystiques en savent-ils plus que nous? Ou mieux : savent-ils alors ce que tout simplement nous ignorons? »

 

Une nuit lumineuse

 

La vraie foi en Dieu est liberté de l’esprit et ouverture de l’intelligence. Elle est un don et une grâce, non une pensée magique qui barricade le fidèle derrière une forteresse de certitudes. Certes, son côté surnaturel la rend hermétique et suspecte à plusieurs de nos contemporains rationalistes qui craignent le dogmatisme et le prosélytisme. Il y a ceux qui croient et d’autres qui ne croient pas. Des deux côtés, il y a des nuances, des questions, des ombres, des doutes, souligne le chanteur Gilles Vigneault, dans un livre d’entretiens avec Pierre Maisonneuve Un pays intérieur. Pour lui, « un athée, c’est un croyant qui se repose ». Croyant ou athée, l’important est de se protéger contre l’orgueil, le fanatisme, le pharisaïsme, l’arrogance, la dureté.

La foi, disait la carmélite Élisabeth de la Trinité, « c’est le face-à-face dans les ténèbres ». Elle s’apparente à la nuit, selon Jean de la Croix, parce que les sens sont privés de goût, l’intelligence est obscurcie par le mystère divin et Dieu lui-même est une nuit obscure, au-delà de toute représentation intellectuelle et sensible. Cette nuit, pour le poète carme, n’est pas de l’obscurantisme, elle symbolise le passage de l’âme à l’union avec Dieu. La raison est aveuglée par le mystère, la foi se simplifie et Dieu se laisse connaître par un simple regard d’amour, au-delà des pensées et des images.

Paradoxalement, si la foi est nuit, c’est parce qu’elle est lumière. Elle éclaire la raison d’une lumière aveuglante qui la fait pénétrer dans le mystère de Dieu. L’abîme de son mystère renvoie à notre propre mystère. Nous ne pouvons pas tout le comprendre, mais nous saisissons juste assez de lumière pour croire toujours plus. La foi est en quête d’intelligence, écrivait Anselme de Contorbéry, en se référant à la théologie. Elle permet une connaissance de Dieu qui implique un chemin intellectuel et moral, un combat qui engage toute la vie.

La passion que nous pouvons avoir du divin passe d’abord par la passion de l’humain. Ainsi, plus on est humain, plus on est divin. « Si quelqu’un dit : « J’aime Dieu », alors qu’il a de la haine contre son frère, c’est un menteur. » (1 Jean 4, 20)

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