De Saint-Denys Garneau: la quête de l'absolu (1/2)

En 2011, Pierre Nepveu a publié une biographie exhaustive du poète Gaston Miron (Boréal, 900 pages) qui m’a beaucoup plu. J’ai retrouvé le même plaisir de lecture dans « la » biographie que Michel Biron vient de consacrer à de Saint-Denys Garneau. Les deux professeurs de littérature ont effectué des recherches exemplaires sur ces poètes majeurs du Québec. Ils ont dépouillé des fonds d’archives, rencontré les proches, retrouvé des textes inédits et des photos, nous brossant ainsi des portraits inoubliables de ces hommes et du Québec d’alors.

Il est tout de même étonnant qu’il n’y ait pas eu avant aujourd’hui une véritable biographie de Garneau qui, après avoir publié en 1937 son unique recueil, Regards et jeux dans l’espace, à l’âge de vingt-cinq ans, cessa d’écrire, quitta ses amis et mourra d’une syncope cardiaque six ans plus tard. Michel Biron le reconnaît dans l’avant-propos : « comme si on préférait entretenir le mystère de son existence fuyante, quitte à l’imputer à des causes extérieures, voire à accuser le Canada français d’avoir été le tombeau du poète » (p. 11).

Saint Denys Garneau

Une vie ordinaire

La vie de Garneau peut sembler banale, sans grands rebondissements, si ce n’est sa mort précoce. Pas d’emploi, peu d’amis, dépendant de sa famille, aucune relation amoureuse stable, loin des artistes et écrivains de son temps, santé fragile, besoin de silence et de solitude. Pourtant, rien n’est insignifiant dans la vie extérieure et intérieure du poète. Son biographe le démontre avec franchise, vérité et sympathie, tout au long des neuf chapitres. « Dans les pages qui suivent, j’ai tâché de présenter un Garneau en chair et en os, présent au monde et à soi-même, pour qui l’écriture n’aurait su avoir ni sens ni valeur si elle n’aidait pas à mieux vivre. Un contrat moral lie l’écrivain à l’homme de tous les jours : on ne peut connaître celui-là sans s’intéresser à celui-ci » (p. 12).

Tout commence au manoir des Garneau à Sainte-Catherine-de-Fossambault, près de Québec. C’est le pays de sa mère, Hermine Prévost. Soucieuse de l’héritage généalogique, elle tient à la particule « de » au prénom de son fils. Lui-même signera de Saint-Denys Garneau. Personne ne l’appellera par son prénom Hector. Biron situe sa famille dans le contexte de l’époque pour bien montrer que le jeune homme fait partie d’une élite. Avec ses parents, son frère et sa sœur, il habite Westmount l’année et le manoir l’été. Ce fils à maman vit dans un monde bourgeois sans trop y accorder d’importance. Il étudie chez les Jésuites au Collège Sainte-Marie et à l’École des beaux-arts de Montréal, sans les terminer, étant donné sa santé fragile et son manque de constance. Il écrit ses premiers poèmes et remporte des prix.

La poésie n’est pas une activité secrète pour lui ; elle est une manière d’habiter la vie en son intensité. Il sera encouragé jusqu’à sa mort par ses parents qui croient en son talent d’artiste. Il accorde beaucoup d’importance à l’écriture intime, à la peinture et à la musique, moins au nationalisme, à la politique, à l’histoire. Son journal est le compagnon fidèle de sa vie intérieure, l’occasion pour lui de mieux se connaître et d’aller plus loin dans l’ordre moral, intellectuel et spirituel. Il inscrit en tête la devise jésuite « A.M.D.G. », « Ad majorem Dei gloriam » (pour la plus grande gloire de Dieu). Il écrit en 1929, ce qui ressemble à un acte de foi : « C’est par Dieu qu’on atteint le Beau ».

Son catholicisme n’est pas de façade, même si l’Église du Québec d’à ce moment-là discrédite la chair, le sexe et le plaisir, entretenant ainsi une culpabilité morbide que dénoncera avec verve Jean Le Moyne dans son livre d’essais, Convergences. En son temps, Dieu était plus craint qu’aimé et l’on parlait plus d’enfer que de miséricorde. De Saint-Denys, à la suite de saint Jean, sera plus attiré par un Dieu d’amour qui n’existe qu’en se donnant, qu’en pardonnant.

Une foi incarnée

La quête d’absolu de Saint-Denys est mystique et intérieure, plus tournée vers la contemplation que vers l’action. Sa parole de foi, ouverte à la vie et incarnée au quotidien, trouve écho chez son ami Le Moyne. Ces deux jeunes épris d’absolu tentent de se dégager d’une conception dualiste du monde pour mieux réunir la chair et l’esprit, le matériel et le spirituel. Tout un défi à l’époque. Pour l’heure, Garneau va à la messe le matin, fait des retraites à la Trappe d’Oka qui lui  font le plus grand bien, lit assidûment L’imitation de Jésus Christ, œuvre ascétique célèbre de la fin du XIVe siècle, qui le stimule à fonder sa vie sur le détachement et la pauvreté par amour d’un bien plus grand.

Pour lui, la foi est beaucoup plus qu’un héritage et un ensemble de rituels ; elle est l’aventure de la sainteté, la quête du Christ. Qui dit sainteté ne dit pas nécessairement canonisation. Plus tard, le concile Vatican II montrera que tous sont appelés à cette sainteté qui se retrouve surtout chez les blessés de la vie, les souffrants de partout. On ne peut la saisir qu’avec des mains vides et un cœur d’enfant, « ses yeux assez grands pour tout prendre » (Nous ne sommes pas des comptables). Un saint, c’est quelqu’un qui tombe et qui se relève, laissant entrer la force divine au cœur même de sa faiblesse.  

Souvent déçu en amour, Garneau vit le combat de la chair et  de l’esprit. Il succombe à la tentation, se relève, en attendant qu’une prochaine pulsion sexuelle l’entraîne vers le bas, puis vers le haut. Il se culpabilise beaucoup, à l’image de son époque. Il témoigne tout de même dans une lettre à Gertrude Hodge le réconfort que lui apporte l’eucharistie : « Je vais communier demain, et cette idée me revigore ». Il cherche un directeur spirituel, un moine de préférence, sans le trouver. Des amis l’entourent, comme André Laurendeau, Robert Élie, Claude Hurtubise, et surtout Jean Le Moyne. Il écrit avec eux dans la revue La Relève de Montréal. Sa phobie sociale l’empêche d’élargir son cercle d’amis. Seul, il se détache du lyrisme facile, peint des paysages dénués de romantisme. La vie moderne de la ville ne l’intéresse pas, il demeure un homme de la campagne, de la nature, qui se donne pour but de « créer de la beauté, et participer à un mouvement de renaissance au Canada » (Lettre à Jean Le Moyne, janvier 1934).

Biron écrit sur l’éthique de Garneau qui consiste à être soi-même, à agir de façon sincère et authentique. Tout un défi dans son siècle de grande noirceur. Mais le nôtre est-il mieux ? On est passé d’un extrême à l’autre. Qu’aurait fait le poète devant notre civilisation du spectacle où les technologies numériques et l’omniprésence de l’image servent de support à la culture que l’on consomme comme une marchandise ? Qu’aurait-il dit devant la libération des mœurs, la désaffection de la foi chrétienne, le manque de repères, la dictature du présent, le culte de la jeunesse, la banalisation de la pornographie, la course à l’argent, le manque de temps, le stress et la pollution sous toutes ses formes… ?

Une crise artistique et religieuse

Il y a chez Garneau un désir d’infini qui s’exprime dans l’art, qu’il considère comme une véritable nécessité de l’être et une voie d’approche de Dieu. Mais il ne veut pas se complaire dans la littérature. À l’été 1935, il s’éloigne définitivement de la versification romantique, « au profit d’une écriture à la fois plus sobre, plus dépouillée mais en même temps plus ambitieuse, qui cherche à saisir le « mystère des choses, la part d’infini qui s’offre au regard attentif » (Biron, p. 242). Il est ce qu’il voit et il joue avec ce qu’il voit ; ce qui donnera Regards et jeux dans l’espace, qui paraît en mars 1937. Ce livre le sort de l’ombre pour le plonger dans une crise plus profonde qui est surtout d’ordre spirituel.

Une année avant la publication de son unique recueil, il a pris conscience que la poésie n’est pas sa raison de vivre. Il voit sa poésie comme « un mensonge, une manière de combler le vide, de se donner une identité ». C’est la vertu de charité, le don de soi, qu’il veut mettre désormais au centre de tout. Il écrit sa découverte à Robert Élie en septembre 1936 : « Enfin, j’ai trouvé la charité. J’ai tourné ma charité sur moi-même et je me suis accepté. J’ai trouvé mon âme […] J’ai senti que je suis une créature de Dieu et que par là j’ai droit à la vie ». Mais là aussi il ne se sentira pas à la hauteur d’un tel appel et vivra cette expérience comme une imposture.

Michel Biron relate la nuit artistique et religieuse de Saint-Denys sans trop l’analyser. Le pouvait-il, tant les mots sont limités pour explorer ces choses de l’âme, où il est question de grâce et de liberté ? C’est dans l’inconfort du « sans appui » que Garneau se repose et meurt à lui-même. L’accueil pour le moins mitigé concernant son recueil publié à compte d’auteur le plonge dans un grand désarroi. Imprimé à mille exemplaires, il n’en vend que quelques dizaines. Cette déception déclenche une crise si aigüe qu’il désire disparaître dans l’oubli, se dépouiller même de ses os, confie-t-il dans son Journal. Il brûle des centaines d’exemplaires de son recueil, sauvé in extremis par son père. Il avait écrit ces vers prophétiques en 1936 : « Ah ! dans quel désert faut-il qu’on s’en aille / Pour mourir de soi-même tranquillement » (C’est eux qui m’ont tué).

La recherche de pureté, qui découle de son désir d’infini, est d’une telle intensité qu’il se voit comme un « mauvais pauvre », trop rempli de lui-même. Obsédé par l’idée que son recueil puisse être une tromperie, il pense que ses amis le voient comme lui-même s’analyse: un imposteur qui manque de générosité. Il a une si grande exigence verticale qu’il sait bien que l’art ne peut pas le sauver. « Je n’existe qu’à peine et par conséquent je ne puis rien posséder, rien donner ni rien recevoir (sauf en Dieu, naturellement) » (Cahier de 1937-1938, Journal). Il arrête donc d’écrire, de voir ses amis, d’aller en ville, pour vivre auprès des gens simples de Sainte-Catherine. Il ne veut rien, sinon aller à Dieu avec ce petit rien qu’il est, tout en gardant l’espérance, ce « désespoir surmonté », disait Bernanos, qu’il lit avec d’autres auteurs français. Son désir d’absolu et d’infini s’incarne de plus en plus dans un catholicisme intériorisé, où quête poétique et quête spirituelle font bon ménage, puisqu’ils conduisent au monde de l’invisible, celui auquel il aspire, malgré les rechutes de la chair et les moments de dépression.

Exilé en lui-même, étranger à la société, il attend sa vie. Il marche à côté d’une joie qu’il ne peut pas prendre, puisqu’il se sent indigne du bonheur, comme son peuple. Il se retire dans sa grande sensibilité au manoir à Sainte-Catherine, fait vœu de pauvreté, s’adonne à la prière et au travail manuel, vise à être plus simple et joyeux, sans ambition personnelle et artistique, recherche la compagnie de gens qui n’ont rien à voir avec le monde intellectuel. Il est habité plus que tout par le commencement perpétuel, « l’instinct de ciel », dirait Mallarmé. Le 11 juin 1940, il écrit à ses parents : « Car l’enthousiasme est le seul moteur du monde, et celui qui fait le bien tristement ne le fera pas longtemps ou ne le fera pas tout à fait ».

Après avoir écrit son œuvre, qui s’échelonne sur trois ans, de 1935 à 1938, il n’écrit plus pour se trouver, ne peint plus pour le plaisir. Il se sent souvent triste, honteux, muet. D’un autre côté, rien ne paraît de l’extérieur, il est drôle, enjoué, lumineux. Ses amis et sa famille en témoignent. Il peut être exalté et tout de suite après déprimé. Serait-il diagnostiqué bipolaire aujourd’hui, ou atteint de troubles d’anxiété ? Une chose est sûre, sa lésion cardiaque l’épuise à mesure qu’il vieillit. Biron affirme : « Le personnage est double, mais il n’est pas schizophrène et ne se reconnaît pas dans la folie lyrique d’un Nelligan : il peut écrire comme Nelligan, mais les vêtements du poète maudit ne lui conviennent pas » (p. 121).

 Pris d’un malaise cardiaque après une sortie en canot, le poète épuisé s’écroule tout près d’un ruisseau qui se déverse dans la rivière Sainte-Catherine. C’était le soir du 24 octobre 1943 ; de Saint-Denys avait 31 ans. « Mon corps une rivière étendue / et dressé pur jusqu’au bord de l’eau » (Après les plus vieux vertiges). On le retrouve le lendemain, étrangement assis, comme s’il avait voulu peindre ce paysage en l’habitant enfin, avec la mort et la vie dedans, sa propre mort, sa propre vie. Mais son âme a rebondi, et le poète est devenu avec elle le paysage, le mot ; l’âme « se retrouve assise auprès de Dieu » (Ô poésie enfin trouvée).

La deuxième partie de l'article au prochain billet du blogue.

Michel Biron, De Saint-Denys Garneau. Biographie, Montréal, Éditions du Boréal, 2015, 450 pages.

De Saint-Denys Garneau: la quête de l'absolu (2/2)
La grâce du jeûne chrétien

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