Témoignage: ma vie avec les saints

À l’aube de ma vie, il y a Marie, la Reine de tous les saints. Je suis né sous son manteau, car ma mère, dont les derniers mois de grossesse étaient compliqués, lui a fait ce vœu : « Si l’accouchement se passe bien, je te consacrerai mon enfant ! » Je fus donc baptisé le 8 décembre 1951, en la solennité de l’Immaculée Conception. La Mère de Dieu et de l’Église, qui demeure au cœur de la Trinité et de la communion des saints, s’est dès lors installée dans mon invisible chez-moi. J’ai toujours eu une grande tendresse pour Marie, aussi loin que je m’en souvienne. Tout petit, par exemple, j’aimais accompagner mes parents au sanctuaire marial Notre-Dame du Cap, à Trois-Rivières, non loin de la ville où nous habitions et qui s’appelle Grand-Mère, au Québec. 

Vers l’âge de 4 ans, j’ai été hospitalisé en raison d’une jaunisse. Parce que je pleurais trop, ma mère avait interdiction de venir me rendre visite, et j’ai vécu cela comme un abandon. Dieu merci, son frère, un franciscain, a pu suppléer à son absence. Avec sa longue bure couleur de terre, et son cordon blanc à trois nœuds avec lesquels je jouais, cet homme souriant, bon et bienveillant, fut ma première image de Dieu. J’ai rencontré à travers lui François d’Assise, et ce saint joyeux et libre comme le vent allait bientôt me donner envie de découvrir d’autres amoureux du Seigneur. Dès que j’ai pu lire, je me suis mis à dévorer des BD racontant la vie de Don Bosco, de Dominique Savio et de tant d’autres saints. Leurs vies risquées, animées par un vent de folie divine, m’enthousiasmaient. 

Ces récits édifiants répondaient à mon besoin de poésie et de merveilleux, mais aussi de dépassement. J’avais en effet cette impression étrange que la vie d’ici-bas ne me suffisait pas, que j’étais fait pour la patrie céleste et pour l’éternité, que « j’étais né pour la gloire », selon l’expression de Thérèse de Lisieux. Oui, je me savais appelé à une grande aventure, à être un ardent témoin du Christ un peu partout dans le monde, et mes amis du Ciel m’encourageaient à avancer sur cette voie. Ils me disaient : « Jacques, ce n’est pas facile, mais c’est possible et c’est très beau ! » 

Mais durant l’adolescence, j’ai remplacé mes holy stars par des rock stars, par Led Zeppelin, Bob Dylan, Pink Floyd ou les Beatles. Aux églises de mon enfance, je préférais les festivals pop où je trainais mes cheveux longs et mes chemises à fleurs (rires). Pourtant, là encore, je cherchais la trace de Dieu que je n’avais pas lâché ; ne plus aller à la messe ne signifie pas que l’on n’aime pas le Christ. Marie veillait, et heureusement, car j’étais tombé dans la drogue – à cette époque, celle de la Révolution tranquille au Québec, elle était moins dangereuse qu’aujourd’hui, mais tout de même, je me brûlais les ailes. J’avais pris un chemin de mort. Une parole revenait de plus en plus en moi : « Jacques, c’est quoi ta vie ? Où tu t’en vas ? » Je ne savais pas quoi répondre. Alors je priais comme si je manquais d’air : « Dieu, si tu existes, révèle-toi à moi. »

En juin 1972, sur la route vers la Californie où je me rendais en autostop avec un ami, la police nous a arrêtés. J’ai vite jeté les deux joints que j’avais dans la poche avant de monter dans la voiture des policiers qui voulaient nous obliger à rentrer au Québec. Pendant tout le trajet, j’ai eu le sentiment d’être une brebis perdue. Ils nous ont relâchés, et nous avons atterri dans une communauté nouvelle de jeunes chrétiens à Drummondville. Lors de la prière communautaire du soir, j’ai récité à genoux trois Ave Maria, et tout a basculé. J’ai été touché par la grâce, blessé par la miséricorde du Christ, gagné par la joie que Marie donne à ses enfants – une joie enveloppante, consolatrice, qui ne m’a plus jamais quitté. Habité par l’Esprit Saint qui venait de fondre sur moi, je n’ai pas pu fermer l’œil de la nuit : j’exultais à l’idée d’avoir retrouvé le Dieu de mon enfance !

Malgré cette grâce immense, le lendemain matin, je n’avais qu’une envie : aller en Californie. Mon copain m’a regardé, interloqué : « Pourquoi irions-nous là-bas ? Nous avons trouvé l’amour ici ! » Sans cette parole pleine d’Esprit, j’aurais retrouvé mon chemin périlleux. Grâce à elle, j’ai décidé de rester à Drummondville, d’abandonner mon ancienne vie et de choisir résolument le Christ et la Vie. J’ai même brûlé tous mes disques, un geste un peu extrême pour dire à Jésus : « C’est toi ma rock star ! » Au bout de quelques mois, après avoir rencontré Jean Vanier de passage à Québec, je suis parti vivre à l’Arche de Trosly-Breuil, où le père Thomas Philippe est devenu mon directeur spirituel. Je n’ai rien vu, rien pressenti des abus qui se déroulaient en secret… Et les révélations sur Jean m’ont jeté à terre, c’est une blessure ouverte. J’en pleure encore.  

Ma chambre à l’Arche était au-dessus de la chapelle, et là, j’ai passé des heures à lire les œuvres de Jean de la Croix. Je suis tombé amoureux de son écriture, de sa pensée, de son ascèse. Il m’a fait comprendre l’importance de l’oraison intérieure, de l’adoration. Un appel à la vie monastique a commencé à poindre. J’ai donc suivi une retraite à Châteauneuf-de-Galaure en 1973, prêchée par le père Georges Finet ; là non plus, je n’ai rien vu (de ses comportements déviants, ndlr), hormis son autoritarisme, et son goût déplacé pour le sensationnalisme), j’ai eu un entretien avec Marthe Robin« Est-ce la volonté de Dieu que je rentre au monastère ? », lui ai-je demandé. D’un ton sec, que je n’oublierai jamais, elle m’a rétorqué : « Ce n’est pas à moi de prendre les décisions. Ma vocation, c’est de prier. Prions. Notre Père qui es aux cieux… » 

J’aurais voulu la prendre et la jeter contre le mur ! J’étais tellement déçu, frustré et en colère, car mis face à mon ego, à mon péché – j’étais humilié. Je suis sorti, et me suis assis par terre, à même le sable, sous les volets de sa chambre. Pendant des heures, j’ai pleuré, et soudain, la parole de Marthe m’est revenue, lumineuse et forte : « Oui, ma vocation, c’est de prier ! » Marthe m’avait renvoyé à ma liberté, à la vérité de mon être. Elle m’avait offert une grâce d’humilité. Fort de cette expérience, comment pourrais-je voir en elle une mystificatrice, une faussaire, une menteuse ? 

De retour au Canada, je suis entré à l’abbaye cistercienne d’Oka, près de Montréal. Au fil des mois, à mesure que je maigrissais et souffrais jusque dans mon corps, j’ai réalisé que je n’étais pas à ma place. « Vous êtes poète, le Seigneur a besoin de vous dans le monde », me disait mon père maître. Alors j’ai quitté Oka après quatre ans de vie monastique pour vivre à fond ma vocation baptismale dans le siècle, en étant tout à tous, totalement libre pour Jésus, avec lui et en lui. En cela, je suis un fruit du concile Vatican II qui a mis l’accent sur l’universalité de l’appel à la sainteté. Le mariage ? Je n’y pensais pas. Mais à la maison de prière de l’Arche d’Alliance où je me rendais régulièrement, mes yeux quittaient de plus en plus le tabernacle pour se poser sur une certaine personne… Anne-Marie, que j’allais épouser en décembre 1978 ! 

Lorsque j’étais responsable d’un café chrétien, j’ai senti que je devais suivre des études de théologie. Cette démarche est plus qu’un travail de la raison : c’est une manière d’être, de vivre la sainteté, de devenir pleinement ce que nous sommes. J’ai donc entrepris un cursus à Trois-Rivières, puis à l’université Laval de Québec où j’ai fait un doctorat sur la « théopoésie » d’un grand poète de la liturgie, Patrice de la Tour du Pin. En 1987, l’université Saint-Paul d’Ottawa m’a embauché comme professeur de théologie. J’ai commencé à écrire des livres (sur les 80 que j’ai publiés, une trentaine tourne autour de la sainteté), puis on m’a demandé de fonder une petite revue, Prière, tout en collaborant au Prions en Église ainsi qu’au magazine Prier. J’étais payé pour composer des prières et donc pour prier, n’est-ce pas inouï ? 

Puis arriva la crise de la quarantainePendant trois ou quatre ans, ce fut un grand vide, un désert intérieur, l’abîme. J’étais assailli par la tristesse et par l’ennui, le dégoût des biens spirituels. Les seules pages que je parvenais à lire étaient les derniers entretiens de la petite Thérèse. La carmélite de Lisieux avait connu avant moi cette nuit des sens. C’est à elle que je dois d’en être sorti, en 1995. Elle est devenue ma sainte préférée ! Je lui ai consacré des ouvrages et parle d’elle très souvent lors des retraites que j’anime, depuis les années 2000, pour des prêtres ou des laïcs, dans des paroisses, monastères ou Foyers de charité. Le confinement a donné un nouvel élan à mon ministère : comme je ne pouvais plus prêcher en chair et en os à cause de la pandémie, j’ai créé ma chaîne YouTube ! En plus de mon site web et de mon blog, je peux ainsi toucher davantage de cœurs, et allumer, entretenir et nourrir en eux le désir d’être saints. 

(Ce texte vient d'une interview avec Alexia Vidot, responsable du cahier "Les Essentiels" de l'hebdomadaire chrétien La Vie. Il est paru dans le no 3922, consacré à la Toussaint, le 29 octobre 2020, p. 36-41. Photos de Claude Brazeau).

Interview La Vie

Les étapes de sa vie 

1951 Naît à Grand-Mère, au Québec.
1972 Se convertit. 
1973 Vit six mois à l’Arche de Trosly-Breuil (Oise), en France. 
1973 Moine à l’abbaye d’Oka (Québec) pendant quatre ans. 
1978 Épouse Anne-Marie, dont il aura quatre enfants, et fait paraître au Canada l’Oraison des saisons, le premier de ses 80 livres, dont un bon nombre seront publiés en France.  
1987 Devient professeur de théologie à l’Université Saint-Paul d’Ottawa. 
1999 Publie La crise de la quarantaine, Le Sarment-Fayard. 
2000 Anime des retraites, une mission à laquelle il se consacre totalement depuis 2008. 
2012 Saint Joseph, homme de foi, Médiaspaul. 
2015 Jésus raconté par ses proches, Parole et Silence.
2017 Saint Bernard de Clairvaux, Le Figaro/Presses de la Renaissance. 
2018 Les saints, ces fous admirables, (Nouvelle édition), Novalis/Béatitudes.
2020 Thérèse de Lisieux. L’interview, Éditions de l’Emmanuel. 

 

Pour aller plus loin: Une version plus longue de mon témoignage dans Jésus raconté par ses proches, Parole et Silence/Novalis, 2015, p. 207-218.

Voir dans ma chaîne YouTube la retraite de 8 vidéos sur Devenir saint et la série de 12 vidéos sur les maîtres spirituels chrétiens: https://www.youtube.com/playlist?list... https://www.youtube.com/playlist?list...

Ma vidéo de 22 minutes à partir de l'interview d'Alexia Vidot dans La Vie du 29 octobre 2020.

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