Saintes carmélites de Compiègne
Qu’est-ce qui a poussé seize femmes, carmélites de Compiègne, à être guillotinées le 17 juillet 1794 au nom même de leur foi en pleine Révolution française? Considérées comme des martyres pour la paix, nous les connaissons surtout par la pièce de Bernanos, Dialogues des carmélites, publiée en 1949, et inspirée de la nouvelle La Dernière à l’échafaud de Gertrud von le Fort. Francis Poulenc en tire un opéra en 1957, puis le père Bruckberger et Philippe Agostini réalisent un film en 1960. Un téléfilm est aussi diffusé en 1984. Plusieurs personnes témoignent encore aujourd’hui de leur influence et de leur intercession dans leurs vies, comme le montre l’excellent documentaire, réalisé en 2024 par François Lespes, Bienheureuses. La Véritable histoire des Carmélites martyres de Compiègne.

21 avril 1641, fondation du carmel de Compiègne. À la fin de ce XVIIe siècle, Sœur Élisabeth-Baptiste voit en songe toutes les religieuses de son couvent dans la gloire du ciel, revêtues de leur manteau blanc et tenant une palme à la main. Cette éventualité du martyre restera très présente dans la communauté. En 1792, alors que la Révolution fait rage, la prieure, Mère Thérèse de Saint-Augustin, propose aux religieuses un acte de consécration par lequel la communauté accepte librement le martyre à la suite du Christ pour le salut de la France. Le 27 novembre, elles récitent un « acte de don de soi » écrit par la prieure, qui sera complété plus tard par une intention pour la libération des personnes incarcérées au nom de la fureur révolutionnaire.
En septembre 1792, de nombreux prêtres, religieux et laïcs sont massacrés à Paris, victimes de leur fidélité à l’Église. Le 17 octobre 1926, le pape Pie XI béatifia, sous le nom générique de « bienheureux Martyrs de septembre 1792 », trois évêques et 188 prêtres. Parmi les victimes, il y avait aussi deux diacres, un religieux, un clerc et quatre laïcs. L’Église célèbre leur mémoire liturgique le 2 septembre.
Deux ans plus tard, entre avril 1794 et janvier 1795, plus de 800 prêtres qui avaient refusé de signer la Constitution civile du clergé pour rester fidèles à l’Église catholique sont détenus dans des conditions atroces sur Les Deux-Associés, un ancien bateau négrier, au port de Rochefort. Plusieurs de ces prêtres réfractaires sont emportés par des épidémies et débarqués sur l’île Madame, dont le capucin Jean Bourdon et le frère des écoles chrétiennes Pierre Faverge. Ils témoignent de l’Évangile d’une façon admirable en soignant leurs codétenus. Ils font partie des bienheureux martyrs de Rochefort, fêtés dans l’Église le 23 août. Et c’est ainsi que la Révolution française donna plusieurs martyrs à l’Église. Mais revenons à nos sœurs carmélites.
Dès 1792, elles sont obligées de quitter leur habit et d’abandonner leur monastère. Elles vivent en petits groupes dans quatre maisons de Compiègne et continuent leur vie de prière. Elles prononcent chaque jour leur vœu de consécration à la volonté de Dieu, au prix de leur vie, pour obtenir la fin des violences et la paix pour l’Église et la France.
Le 12 juillet 1794, les seize carmélites sont transférées de Compiègne à la Conciergerie de Paris. Elles en profitent pour observer ensemble leur règle de vie et prier comme si elles étaient au Carmel. Le 16 juillet, elles célèbrent avec ferveur et joie la fête de Notre-Dame du Mont-Carmel. Elles sont jugées et condamnées le matin même du 17 juillet, par le Tribunal révolutionnaire, pour fanatisme, à cause de « vos sottes pratiques de religion », selon le procureur Fouquier-Tinville. Elles vont donc mourir par fidélité à leur foi et non pour des raisons politiques, dans l’obéissance à leur supérieure, Mère Thérèse de Saint-Augustin.
Les seize carmélites, vêtues de leur manteau blanc, quittent la prison vers 18 heures et prennent le chemin de la guillotine comme si elles allaient aux noces. « Voici l’époux ! Sortez à sa rencontre » (Mt 25,6). Leur confiance au Fils de Dieu les aide à surmonter la peur, que Jésus a prise sur lui le Vendredi Saint. Les cantiques, comme le Miserere et le Salve Regina, se mêlent au bruit des charrettes qui avancent lentement vers la barrière de Vincennes, lieu de leur supplice, actuellement place de la Nation. Elles se mettent à genoux en arrivant, entonnent le Te Deum, renouvellent leurs vœux de religion et chantent le Veni Creator.
À 20 heures, on vient chercher la première, la jeune novice Constance de Jésus. Elle s’agenouille devant la mère supérieure pour lui demander la permission de mourir. En montant les marches de l’échafaud, elle entonne le psaume 116, le plus court du psautier : « Louez le Seigneur, tous les peuples ; fêtez-le, tous les pays ! Son amour envers nous s’est montré le plus fort ; éternelle est la fidélité du Seigneur ! »
Égales et sereines devant la mort, les quinze autres carmélites suivent le même parcours fraternel, la dernière étant la supérieure. Elles embrassent une statuette de Marie avant de monter à l’échafaud, statuette que l’on vénère encore aujourd’hui à la crypte du carmel de Jonquières. Elles sont libres devant leur bourreau, comme Jésus l’est en mourant sur la croix, dans l’espérance confiante de se trouver enfin devant Dieu qui les aime.
L’horreur est transformée en liturge pascale, la haine en pardon, les ténèbres en lumière. La foule silencieuse est impressionnée par une telle cohésion de vie. Elles vont à la mort en chantant, lavant leurs robes dans le sang de l’Agneau, comme il est écrit au livre de l’Apocalypse, ce qui n’est pas sans rappeler le songe de Sœur Élisabeth-Baptiste :
La nuit venue, leurs corps et leurs têtes sont jetés dans l’une des deux fosses communes du cimetière de Picpus à Paris. Dix jours après leur exécution, Robespierre et son régime tombent, comme si le don de leur vie et leurs prières mettaient fin au règne de la terreur. Elles deviendront le symbole de la haine antireligieuse qui a sévi pendant la Révolution.
En 1894, une jeune religieuse du carmel de Lisieux participe avec joie au centenaire du martyre de ces carmélites qui l’impressionnent grandement. Deux ans plus tard, l’abbé Roger de Teil est chargé de leur procès de béatification. En septembre 1896, il donne une conférence sur elles au carmel de Lisieux, relançant ainsi le désir de martyre dans le cœur de la carmélite de 23 ans. Elle confie à une religieuse qu’avec un tel postulateur, les carmélites de Compiègne vont bientôt monter sur les autels. Elle ne se doutait pas que, douze ans plus tard, l’abbé de Teil serait nommé vice-postulateur de sa propre cause de béatification. À l’exemple des carmélites de Compiègne, celle qu’on appelle la petite Thérèse chantera jusqu’à la fin les miséricordes du Seigneur, ne voulant que vivre et mourir d’amour :
Le 27 mai 1906, les seize carmélites de Compiègne sont béatifiées par Pie X « comme vierges et martyres » et inscrites au calendrier liturgique le 17 juillet. Leur offrande communautaire au martyre, renouvelée chaque jour pendant deux ans, marquait déjà le début de leur gloire future, leur accès à la vie qui ne finit pas.
Cette offrande libre rappelle le « oui » communautaire des sept moines cisterciens de Tibhirine, décapités en mai 1996 et béatifiés le 8 décembre 2018 à Oran, en Algérie. Le message des carmélites de Compiègne est toujours actuel. Elles ont ressenti la peur, mais ces femmes de foi ont montré que la douceur rend libre, qu’il est possible de répondre au mal par le bien en ayant comme seule arme la croix du Christ. « Ne te laisse pas vaincre par le mal, mais sois vainqueur du mal par le bien » (Rm 12,21). Espérant contre toute espérance, elles ont été cohérentes jusqu’au bout, fidèles au Christ, dans la vie comme dans la mort : « Si donc il a fait l’expérience de la mort, c’est, par grâce de Dieu, au profit de tous » (He 2,9).
En décembre 2021, Mgr Éric de Moulins-Beaufort, au nom des évêques français, demande au pape François qu’il permette la poursuite du procès de canonisation des seize carmélites de Compiègne, ce qui sera fait en février 2022. Des centaines de témoignages de personnes qui ont été exaucées par leur intercession sont envoyés à Rome.
Le 18 décembre 2024, le pape François canonise les seize carmélites de Compiègne, étendant leur culte à l’Église universelle. Elles sont désormais inscrites au martyrologe romain. Il s’agit d’une canonisation équipollente, c’est-à-dire qu’aucun miracle n’a été nécessaire pour qu’elles deviennent saintes. Par décret du Saint-Père, la procédure s’appuie uniquement sur la renommée des grâces obtenues. Pie X avait fait la même chose pour leur béatification en 1906.
Extrait du chapitre 2 de mon livre Comment meurent les saints? Paris/Montréal, Artège/Novalis, octobre 2025, p. 25-31.
Article publié en partie dans le Prions en Église Canada, 21 septembre 2025, p. 35-36.
Consulter ma liste de livres sur la sainteté, dont Les saints, ces fous admirables, Novalis/Béatitudes, 2018, 344 pages.
Pour en savoir plus, regarder ma vidéo dans ma chaîne YouTube, ou ici:
À propos de l'auteur
Marié et père de famille, poète et essayiste, son oeuvre comprend plus de 80 livres, parus au Québec et en Europe, et traduits en plusieurs langues. Il a enseigné vingt ans à l'Université Saint-Paul d'Ottawa. Il donne des conférences et retraites que l'on retrouve dans sa chaîne YouTube. Pour en savoir plus: cliquer sur l'onglet Biographie.
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