Bienheureux moines de Tibhirine
Le 26 janvier 2018, le pape François autorisait la Congrégation pour les Causes des saints à promulguer les décrets de béatification des 19 martyrs d’Algérie. Il s’agissait de Mgr Pierre Claverie, des sept moines cisterciens de Tibhirine et de onze autres religieux et religieuses. Ils ont vécu en proximité avec le peuple algérien, malgré la possibilité d’une mort tragique par des groupes terroristes. Témoins privilégiés du Christ par le don de leur vie et leur témoignage de foi, ils ont été béatifiés le 8 décembre 2018 au sanctuaire de Santa Cruz à Oran. Leur mémoire liturgique est célébrée le 8 mai.
Des évêques d’Algérie ont très bien expliqué le sens de cette démarche dans un communiqué de presse du 27 octobre 2018 :
Si l’Église a choisi de mettre en valeur ces 19 personnes, ce n’est pas pour en faire des héros. C’étaient des gens ordinaires, qui ont fait le choix d’une fidélité inconditionnelle à Dieu, au peuple et à la terre d’Algérie. C’est pour dire que même dans les périodes les plus noires, il y a toujours des signes d’espoir, il y a toujours un chemin possible de fraternité. Depuis les débuts de l’Église, des femmes et des hommes ont donné leur vie à la suite du christ, le modèle du martyr. Leur message se résume en un mot : l’amour. Seul l’amour rend capable de donner sa vie pour ceux qu’on aime. Seul l’amour peut briser la spirale aliénante de la violence. C’est une bonne nouvelle pour notre monde d’aujourd’hui, au-delà de toutes les frontières. (Site eglise-catholique-algerie.org)
Un souvenir personnel
La mort tragique des sept moines cisterciens de la petite communauté de Notre-Dame de l'Atlas, plantée en terre d’Islam, a ému le monde entier. Le magnifique film de Xavier Beauvois, Des hommes et des dieux sorti en 2010, les a fait connaître au grand public. Pour avoir vécu quatre ans à l’abbaye cistercienne d’Oka, près de Montréal, je peux témoigner que la vie monastique est rendue avec justesse dans ce film émouvant, même si l’aspect spirituel de cet engagement relève de l’indicible.
Le 21 mai 1996, j’étais à l’abbaye cistercienne de Tamié, en Haute-Savoie, lorsque la nouvelle est tombée comme un coup de tonnerre. Les sept moines de Tibhirine, enlevés dans la nuit du 26 mars, avaient été assassinés. Deux moines venaient de Tamié : le plus jeune, Christophe Lebreton, âgé de 45 ans, et Paul Favre-Miville, arrivé en Algérie en 1989. Les cinq autres étaient Christian de Chergé, Luc Dochier, Michel Fleury, Bruno Lemarchand, Célestin Ringeard.

Je devais prononcer une conférence sur les hymnes liturgiques du poète Patrice de La Tour du Pin. Quelle parole pouvait traduire le profond silence qui émanait du chœur des moines ? Étonnamment, la paix régnait dans le monastère, et la sérénité de savoir leurs frères dans la vie éternelle avec le Christ. C’est avec beaucoup d’émotion que je commençai mon entretien avec l’hymne de La Tour du Pin pour la Toussaint. Il y a de ces paroles et silences qui sont des fenêtres ouvertes sur la lumière :
Rester ou partir
Les premiers moines cisterciens de la stricte observance, dits « trappistes », se sont installés en Algérie en 1843, à la demande des autorités militaires qui souhaitaient faire d’eux des messagers de paix auprès de la population. Ils se sont enracinés à Tibhirine en 1937, qui devint l’abbaye Notre-Dame de l’Atlas. Ils s’interrogeront souvent, avec toute l’Église d’Algérie, sur le sens de leur présence chrétienne dans ce pays, qui deviendra indépendant en 1962.
Les chrétiens qui resteront, comme les cisterciens de Thibirine, se feront plus discrets, pauvres et charitables, comme frère Luc qui soigne gratuitement les personnes qui viennent le consulter. La présence des moines dans ce pays musulman deviendra rencontre, partage, dialogue, amitié avec leurs voisins. Le dialogue interreligieux ne commence-t-il pas là, dans l’écoute de l’autre, et dans cette capacité à prier ensemble, chacun son Dieu, dans le respect des différences? Comme le disait si bien Christian de Chergé, le prieur du monastère, « Le Verbe s’est fait frère ».
Le soulèvement islamiste de 1991 à 2001 sème la terreur et la violence en Algérie. Les moines, comme d’autres chrétiens, se questionnent alors : « Faut-il rester ou partir? » La décision devient d’autant plus urgente que douze ouvriers croates sont égorgés à l’arme blanche, le 14 décembre 1993, à quatre kilomètres du monastère.
Leur choix de rester est mûri en commun, après une visite menaçante d'un groupe armé la nuit de Noël 1993. La réponse fait son chemin lentement, au rythme de chacun, car elle jaillit de ces profondeurs qui ébranlent tout l’être, là où la vraie foi s’enracine. À l’instar des Carmélites de Compiègne, qui ont choisi librement le martyre, ils savent qu’ils vont à la mort; ils l’acceptent dans la paix et le pardon. Christian de Chergé en témoignera avec profondeur dans son célèbre testament, rédigé en décembre 1993, « Quand un A-DIEU s'envisage », qui commence ainsi :
S'il m'arrivait un jour - et ça pourrait être aujourd'hui - d'être victime du terrorisme qui semble vouloir englober maintenant tous les étrangers vivant en Algérie, j'aimerais que ma communauté, mon Église, ma famille, se souviennent que ma vie était DONNÉE à Dieu et à ce pays. Qu'ils acceptent que le Maître Unique de toute vie ne saurait être étranger à ce départ brutal. Qu'ils prient pour moi : comment serais-je trouvé digne d'une telle offrande ? Qu'ils sachent associer cette mort à tant d'autres aussi violentes, laissées dans l'indifférence de l'anonymat […]
La décision unanime de la communauté de rester exprime leur volonté de ne pas abandonner leurs amis algériens, surtout les plus démunis, malgré les dangers de la violence. À l’image du Christ, ils offrent librement leur vie pour le salut du peuple. « Nul ne peut me l’enlever : je la donne de moi-même. J’ai le pouvoir de la donner, j’ai aussi le pouvoir de la recevoir de nouveau : voilà le commandement que j’ai reçu de mon Père. » (Jn 10, 18) Jésus avait aussi affirmé qu’il faut aimer ses ennemis et qu’il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis.
L’offrande au Père
Au cours de la nuit du 26 au 27 mars 1996, les sept moines sont enlevés par un groupe armé. L’attentat est revendiqué par la faction radicale du G.I.A. (Groupe Islamique Armé) dans un communiqué du 18 avril 1996, publié le 27 avril. Le 23 mai, le G.I.A. annonce dans un autre communiqué que les moines ont été exécutés deux jours plus tôt. Leurs têtes sont découvertes le 30 mai, près de Médéa. La messe des funérailles est célébrée à la cathédrale d’Alger le samedi 2 juin. Ils sont enterrés deux jours plus tard au monastère de Tibhirine. Les circonstances précises de leur détention et de leur mort restent partiellement enveloppées de mystère. (Voir le site : https://www.moines-tibhirine.org)
Les moines ont témoigné ensemble de la Pâque du Seigneur par l'offrande de leur vie. Ils donnent au monde une grande leçon d’humanisme en choisissant d’aimer, en faisant le bien, en accueillant le quotidien comme un don de Dieu. Ils ont fait de la religion un amour. On disait cela aussi de Charles de Foucauld. Une de ses dernières paroles résume sa vie et celle des moines de Tibhirine : « On n’aimera jamais assez. » La contemplation de l’amour de Dieu a fécondé leur action et leur espérance.
Les âmes des justes sont dans la main de Dieu ; aucun tourment n’a de prise sur eux. Aux yeux de l’insensé, ils ont paru mourir; leur départ est compris comme un malheur, et leur éloignement, comme une fin : mais ils sont dans la paix. Au regard des hommes, ils ont subi un châtiment, mais l’espérance de l’immortalité les comblait. Après de faibles peines, de grands bienfaits les attendent, car Dieu les a mis à l’épreuve et trouvés dignes de lui. Comme l’or au creuset, il les a éprouvés ; comme une offrande parfaite, il les accueille. (Sg 3, 1-6)
De 1998 à 2001, il y a eu une tentative de retour des Trappistes à Tibhirine. Puis, un prêtre de la Mission de France, Jean-Marie Lassausse, assura la responsabilité des lieux de 2001 à 2016. Depuis le 15 août 2016, une petite fraternité de la communauté du Chemin Neuf s'est installée à Tibhirine, espérant approfondir l'héritage spirituel des moines par la prière, le service et l’accueil des visiteurs.
(Cet article est tiré d'un chapitre de mon livre "Comment meurent les saints"?, à paraître pour la Toussaint 2025 aux éditions Artège en France et Novalis au Québec).
Un extrait est paru dans le Prions en Église Canada du 4 mai 2025, p. 35-36.
Lire sur mon blogue du 4 février 2018: Retour sur le film Des hommes et des dieux.
Pour aller plus loin, mon autobiographie En sa présence (Artège/Novalis, 2022).
Regarder ma vidéo de 16 minutes sur les moines de Tibhirine dans ma chaîne YouTube.
À propos de l'auteur
Marié et père de famille, poète et essayiste, son oeuvre comprend plus de 80 livres, parus au Québec et en Europe, et traduits en plusieurs langues. Il a enseigné vingt ans à l'Université Saint-Paul d'Ottawa. Il donne des conférences et retraites que l'on retrouve dans sa chaîne YouTube. Pour en savoir plus: cliquer sur l'onglet Biographie.
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